id large_stringlengths 7 16 | title large_stringlengths 0 1.14k | author large_stringlengths 0 51.6k | publication_date large_stringclasses 121
values | doi large_stringlengths 0 91 | language large_stringclasses 42
values | license large_stringclasses 7
values | terms large_stringclasses 1
value | discipline large_stringclasses 689
values | source large_stringlengths 0 151 | page int64 1 3.67k | text large_stringlengths 1 2.71M | word_count uint32 1 120k | supra large_stringclasses 7
values |
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
W1985503023 | La mer, lieu de représentation de la femme chez Georges Rodenbach et Théodore Hannon | Estrella de la Torre | 2013 | 10.5209/rev_thel.2013.v28.40221 | fr | cc-by | Sciences humaines et sociales | Thélème/Thélème/Revista de filología francesa | 1 | # La mer, lieu de représentation de la femme chez Georges Rodenbach et Théodore Hannon
Estrella DE LA TORRE
Universidad de Cádiz
estrella.delatorre@uca.es
Recibido: 11/10/2012
Aceptado: 11/01/2013
## Résumé
Rodenbach et Hannon, qui avaient fréquenté la côte belge depuis leur enfance, arrivent à résumer leurs souvenirs dans des recueils poétiques d'une grande beauté. Nous ne pouvons pas affirmer que leurs goûts artistiques et littéraires soient absolument comparables, mais ils manifestent le même attachment à la figure féminine. Idéalisée chez Rodenbach, avec une propension à une certaine misogynie chez Hannon, tous les deux s'obstinent à l'identifier, à l'aide de différentes figures poétiques, avec le paysage maritime, berceau de leurs amours de jeunesse ou de leurs premières expériences sexuelles.
**Mots clés:** Mer du Nord, femme, poésie, Georges Rodenbach, Théodore Hannon.
# El mar, lugar de representación de la mujer en la obra de Georges Rodenbach et Théodore Hannon
## Resumen
Rodenbach y Hannon, que habían frecuentado la costa belga desde su niñez, consiguen resumir sus recuerdos juveniles en unos poemas de gran belleza. No se puede afirmar que haya habido paralelismo en los gustos artísticos y literarios de uno y otro, pero ambos manifiestan la misma atracción por la figura femenina. Idealizada por Rodenbach, propensión a una cierta misoginia por parte de Hannon, ambos se obstinan en identificarla, a través de diferentes figuras poéticas, con el entorno marítimo que vio nacer sus amores juveniles o sus primeras experiencias sexuales.
**Palabras clave:** Mar del Norte, mujer, poesía, Georges Rodenbach, Théodore Hannon.
# The sea, a site for the representation of women in the work of Georges Rodenbach and Théodore Hannon
## Abstract
Rodenbach and Hannon, who used to visit the coast of Belgium since their childhood, are the authors of poems of great beauty encapsulating their juvenile memories. While it cannot be asserted that their artistic and literary tastes run parallel, both are powerfully drawn to the female figure. Rodenbach tends towards idealization, and Hannon towards a certain misogyny; but both authors repeatedly identify her, through various poetic devices, with the maritime environment that witnessed their budding love affairs and sexual awakening.
**Keywords:** North Sea, woman, poetry, Georges Rodenbach, Théodore Hannon. | 358 | Sciences humaines et arts | |
W1985503023 | La mer, lieu de représentation de la femme chez Georges Rodenbach et Théodore Hannon | Estrella de la Torre | 2013 | 10.5209/rev_thel.2013.v28.40221 | fr | cc-by | Sciences humaines et sociales | Thélème/Thélème/Revista de filología francesa | 2 | **Referencia normalizada**
Torre, E. de la (2013). "La mer, lieu de représentation de la femme chez Georges Rodenbach et Théodore Hannon". *Thélème*, Vol. 28, 277-291.
Comme l'affirme Marie Blain-Pinel, la mer constitue pour les poètes un ensemble
présymbolique « qu'il revient à chacun d'investir pour lui donner sens, soit en se
laissant guider par les stéréotypes d'usage, soit en élaborant une réflexion person-
nelle au fil d'un mouvement de redécouverte de l'élément » (Blain-Pinel, 2003 : 12).
La référence à la mer s'approvisionne par un rapport direct à l'imaginaire des artistes qui leur permet d'exploiter librement le potentiel suggestif qu'elle et tout ce qui l'accompagne et l'entoure (la profondeur, la couleur, ses changements d'état..., les plages) leur inspirent. Comme l'argumente le professeur et linguiste Michel Le Guern, la mer se rattache également à « l'ensemble des données qui constituent l'expérience commune de l'humanité, expérience quotidienne de chacun » (Le Guern, 1973 : 459). Georges Rodenbach, avec *La Mer élégante* et Théodore Hannon, avec *Au clair de la dune*, nous ont transmis la même interprétation de la mer du Nord à travers leurs poèmes. Elle ne sera pas pour eux seulement le point d'accueil des gens de la bonne société fin de siècle pendant la saison estivale, mais aussi et surtout le berceau de leurs amours, l'endroit où la femme se métamorphose et entre en symbiose avec cette mer changeante qui, comme elle, sera capable d'attraper ses amoureux pour leur donner la mort après les avoir possédés. La femme comme la mer sont l'objet de leurs regards, mais celle-ci sera un décor où la femme deviendra le sujet privilégié de leur inspiration.
Rodenbach et Hannon avaient été attirés par la mer du Nord dès leur jeunesse. Comme la plupart des familles bourgeoises belges, ils allaient passer leurs vacances d'été à Ostende et, entourés d'une société « élégante », ils y trouvaient l'inspiration pour leurs travaux artistiques. Il n'y avait que quatre ans de différence entre eux, mais une différence abyssale séparait leur caractère et leur manière de percevoir ces périodes de vacances.
Pour Hannon, Ostende et ses habitants saisonniers des années quatre-vingt étaient une source d'inspiration pour composer ses tableaux de jeunesse, comme Iwan Gilkin nous l'évoque dans ses *Mémoires inachevés* :
Quand il m'invitait à l'accompagner dans ses expéditions à la recherche d'un paysage à peindre, je me gardais bien de refuser. Théo, la boite au dos, parcourait à grandes enjambées la digue ou la plage, escaladait les dunes ; toujours à la recherche de son point de vue, s'arrêtant un moment, se faisant de la main gauche une visière, de la droite découpant dans l'espace des carrés imaginaires qui représentaient d'avance le cadre du futur tableau (Gilkin, 2000 : 270).
Pour Rodenbach, Ostende et ses plages lui donnèrent l'occasion de fonder une
petite revue. Accompagné de son ami Émile Verhaeren, ils décidèrent de créer un
journal pour divertir la population croissante des touristes. C'est ainsi que pendant
les deux étés de 1882 et 1883, tous deux, alors jeunes avocats, qui s'étaient déjà | 503 | Sciences humaines et arts | |
W1985503023 | La mer, lieu de représentation de la femme chez Georges Rodenbach et Théodore Hannon | Estrella de la Torre | 2013 | 10.5209/rev_thel.2013.v28.40221 | fr | cc-by | Sciences humaines et sociales | Thélème/Thélème/Revista de filología francesa | 3 | initiés au monde de la littérature, remplirent presqu'à eux seuls les colonnes de la revue *La Plage*. La majorité des poètes de *La Jeune Belgique* qui devaient soutenir ce projet y prirent une part occasionnelle, à commencer par Max Waller. *L'Art Moderne* ne manqua pas l'occasion pour lui consacrer sa « Petite Chronique » du numéro 30 du 3 juillet 1882, ajoutant une succincte critique à *La Mer élégante* de Rodenbach :
> Un nouveau journal vient de paraître. Titre : *La Plage*, journal mondaïn. Ses parrains sont MM. Georges Rodenbach et Émile Verhaeren, deux jeunes littérateurs de mérite, qui se chargeront de donner au nouveau-né une bonne éducation et de le présenter avantageusement dans le monde. On connait, du premier, les *Tristesses* et la *Mer élégante*, un joli recueil de vers dans lequel l'auteur a mis quelque chose de son amour pour les grands horizons, la ligne austère des dunes, les séductions de la jetée. Nul doute [sic]que *La Plage*, avec cette collaboration, ne soit intéressante et bien écrite. Trois numéros ont paru. Hebdomadaire, le journal est destiné à devenir prochainement quotidien. Nous lui souhaitons vie et succès (L'Art Moderne, 1882, n° 30. p. 239).
On y retrouvera sa signature et celle d'Iwan Gilkin au bas de nouvelles légères, divers billets aux noms d'Henry Maubel, de Théo Hannon et d'Albert Giraud, ainsi que des poèmes composés par le peintre Georges Khnopff. Faute d'une équipe permanente, Rodenbach et Verhaeren se servaient d'une panoplie de pseudonymes quand ils n'inventaient pas des correspondants inexistants.
*La Plage* comptait parmi ses collaborateurs plusieurs écrivains qui avaient déjà participé à *La Mer*, une publication du même genre, lancée l'année précédente. La filiation entre les deux revues apparaît dès l'article inaugural du 2 juillet 1882 dans lequel Rodenbach définit clairement le ton et le contenu des douze pages du nouveau journal. Outre la publicité et la liste des étrangers en villégiature à Ostende, Blankenberghe, Heyst, La Zoute ou La Panne, les vacanciers pouvaient s'aventurer en toute confiance dans ces colonnes et parcourir les différents billets les informant de tous les spectacles jusqu'au bal le plus discret, de chacune des courses de l'été, et surtout des commérages qui n'arrêtaient pas de circuler dans cette petite élite de bourgeois.
Un an avant l'apparition de *La Plage*, Alphonse Lemerre, éditeur parisien, publiait un recueil de trente-cinq poèmes de Georges Rodenbach, *La mer élégante*, il n'avait que vingt-cinq ans ; Théodore Hannon, ancien collaborateur de *La Plage*, vingt-huit ans plus tard, en 1909, publiait à Paris, chez Dorbon aîné, les quarante poèmes de son recueil *Au Clair de la dune*.
En réalité, Hannon ne composa pas un recueil où tous les poèmes étaient inédits, il y récupéra quelques-uns qui avaient appartenu à d'autres œuvres. « La Mer enrhumée », « Jaloux » et « Citrons » sortaient de *Rimes de joie* ; « L'Éventail » de *Les Vingt-quatre coups de sonnet*, et « Fruits de mer » n'était que la transcription presque exacte de la « Marchande de marée » de *Au pays de Manneken-Pis*.
Malheureusement pour Théodore Hannon, la reconnaissance internationale de son cadet et l'oubli et le discrédit où il était tombé après ses *Rimes de joie* et sa rentrée dans le monde de la revue musicale, jouèrent contre lui. Pour la critique moderne *Au clair de la dune* ne renferme aucun intérêt car il n'est qu'une répétion de ce que Rodenbach avait déjà fait. Pour Christian Berg : « Il se borne à ressasser | 577 | Sciences humaines et arts | |
W1985503023 | La mer, lieu de représentation de la femme chez Georges Rodenbach et Théodore Hannon | Estrella de la Torre | 2013 | 10.5209/rev_thel.2013.v28.40221 | fr | cc-by | Sciences humaines et sociales | Thélème/Thélème/Revista de filología francesa | 4 | un thème déjà bien traité par Georges Rodenbach dans *La mer élégante* » (Berg, 1988 : 320) ; et pour Paul Delsemme il constitue un: « joli sujet, mais pas neuf, traité en vers par Georges Rodenbach » (Delsemme, 1999 : 193).
Et pourtant, *La Mer élégante*, considérée comme le modèle, n'a jamais fait partie des chefs-d'œuvre de son auteur. Attaqué par la critique contemporaine, l'auteur lui-même allait la renier. Quand il était en train de rédiger ses vers, Rodenbach adresse une lettre à son ami Potvin, où il banalise son recueil, il n'y voit que la description de « ce côté tout nouveau et tout moderne des Villes de Mer : la vie mondaine avec ses concerts et ses bals, avec ses marivaudages dans les dunes et les villas » ; même si plus tard, dans une autre lettre qu'il écrit sur le même sujet à Jules Eyerman (datée du 8 décembre 1880), il s'assigne une tâche plus élevée, il reconnaît ses premiers mots pour y voir quelque chose de plus sérieux:
> Je me préoccupe encore de poésie, et je vous annonce même que je publierai peut-être l'été prochain un nouveau volume intitulé *La Mer élégante*. C'est la peinture de la vie mondaine de concerts et de bals qu'on mène au bord de la mer. Quelque chose comme du Van Beers ou du Stevens. C'est là en poésie un genre nouveau, car jusqu'ici les poètes n'ont vu près des flots que les matelots et les barques de pêche. Dans ce cadre nouveau, j'ai placé l'homme éternel: l'homme qui doute et qui croit, l'homme qui rêve et qui aime. J'ai fait cela d'un trait au retour d'une villégiature à Blankenberghe (Bodson-Thomas, 1942 : 29-30).
Le succès de *La Mer élégante* fut inférieur à celui de son antérieur recueil *Tristesses*. Les rares publications qui s'intéressaient à la littérature, comme *Le Journal des Gens de Lettres Belges, La Revue de Belgique, Le Journal du dimanche* (supplément hebdomadaire du quotidien bruxellois *L'Europe*) reproduisaient quelques poèmes du livre en les accompagnant d'un commentaire élogieux. Dans *Le Journal du dimanche*, Camille Lemonnier qui signait « Un Liseur », fait un vif éloge de l'œuvre de Rodenbach dans le numéro du 24 juillet 1881. Il déclare : « *La Mer élégante* est une des plus fortes jouissances littéraires qu'il m'a été donné de goûter depuis longtemps ». Il range son auteur parmi « les bons artistes de n'importe quel pays ». Il le trouve même supérieur à François Coppée « par le choix et l'éclat des images, la couleur du sentiment, l'abondance de l'idée, la sûreté et la finesse de la touche... » (Maes, 1952 : 82). La critique d'une petite revue namuroise *Plume et crayon* que signait Auguste (Auguste Mestdagh) ne confirma pas le jugement de Camille Lemonnier, bien au contraire (Maes, 1952 : 82-83). Son article plutôt malveillant lui valut deux lettres indignées de Rodenbach, publiées dans *Plume et Crayon* des 20 août, 5 et 20 septembre 1881. *L'Art moderne*, dirigée par Edmond Picard, parle « d'observation superficielle et parfois fausse, comparaisons forcées, mots arrivant à la fin des vers par besoin de rimer mais non par raisons » (*L'Art Moderne*, n°21, 24 juillet 1881, pp : 164-165), mais Max Waller insiste sur l'évocation « couleur de pastel... de la vie ensoleillée des plages à la mode » (Gilsoul, 1936 : 127) qu'il voudrait voir illustrer par Watteau ou par Boucher. Anny Bodson-Thomas considère ce recueil comme un accident dans l'œuvre poétique de Rodenbach, pour conclure que « *La Mer élégante* est plutôt symptomatique de | 592 | Sciences humaines et arts | |
W1985503023 | La mer, lieu de représentation de la femme chez Georges Rodenbach et Théodore Hannon | Estrella de la Torre | 2013 | 10.5209/rev_thel.2013.v28.40221 | fr | cc-by | Sciences humaines et sociales | Thélème/Thélème/Revista de filología francesa | 5 | l'incapacité de comprendre la nature chez le poète dont l'attention se dirigera par la suite exclusivement vers les villes » (Bodson-Thomas, 1942 : 30).
Mais, malgré cet accueil peu édifiant et bariolé, Georges Rodenbach s'était proposé de bâtir une œuvre sur une esthétique bien conçue, que la citation de Balzac qui constitue l'épigraphe de son recueil, confirme: « L'oisif mène la vie élégante ; l'artiste la crée parce qu'il la sent » (Rodenbach, 1881 : 2). Trois ans après, l'écrivain se réitère dans ses déclarations à travers le fragment de Goncourt qui ouvre son *Hiver mondain* recueil dont les propos diffèrent très peu de ceux de *La Mer élégante* :
> Le Réalisme n'a pas l'unique mission de décrire ce qui est bas, ce qui est répugnant ; il est venu au monde aussi, lui, pour définir dans de l'écriture artiste ce qui est joli, ce qui est élevé, ce qui est bon, et encore pour donner les aspects, et les profils des êtres raffinés et des choses riches (Rodenbach, 1884 : 8).
Le jeune écrivain s'impose la tâche de recréer, sous une forme réaliste mais aus-
si intimiste, des décors mondains qui renferment la représentation d'histoires per-
sonnelles dont il s'avère être le protagoniste. Sans laisser de côté l'écriture artiste et
le réalisme des descriptions, il y déploie le rêve par-dessus le réel.
Rodenbach, qui allait devenir avec le temps l'auteur des villes, d'une ville en
particulier, Bruges, mais d'une Bruges réinventée, éloignée de la modernité qui
s'imposait à elle malgré elle, une Bruges décrite à partir du regard des hommes
envoutés par l'amour, se montre déjà un être double à vingt-six ans, en récupérant
les plages belges à la mode. D'une part, il se complait à décrire la réalité de ces
plages qui s'ouvraient à une population avide d'amusements, de faire la démonstra-
tion de sa supériorité face aux habitants habituels. Mais d'une autre, il cesse d'être
frivole pour nous montrer le poète intimiste qui intériorise sa perception de la plage
et de la mer en fonction de ses expériences amoureuses. Une femme ou plusieurs,
mais un seul sentiment qui s'impose à lui pour transpercer une réalité qui se trans-
forme en fonction de la femme aimée et de la fin heureuse ou malheureuse de
l'expérience vécue.
Pour Théodore Hannon la femme n'a été que rarement un sujet idéalisé, pour le
poète-peintre elle restait un objet de désir sexuel, un bel objet à regarder et utiliser.
À travers les poèmes de *Au clair de la dune*, le poète se complait à l'utilisation de
scènes maritimes ou de décors mondains de la plage d'Ostende pour y poser ses
regards lascifs à la recherche de belles femmes surprises dans des moments où se
montrent tous leurs charmes physiques.
La charge érotique du recueil Théodore Hannon nous l'annonce déjà dans le titre.
Il récupère, en substituant la « lune » par la « dune », celle d'une vieille chanson
populaire française anonyme du XVIIIe siècle, attribuée parfois au musicien Jean-
Baptiste Lully. Apparemment innocents les mots de la version originale renferment
des clés qui l'identifient comme une chanson chargée de propos érotiques :
Au clair de la lune,
Mon ami Pierrot,
Prête-moi ta plume | 533 | Sciences humaines et arts | |
W1985503023 | La mer, lieu de représentation de la femme chez Georges Rodenbach et Théodore Hannon | Estrella de la Torre | 2013 | 10.5209/rev_thel.2013.v28.40221 | fr | cc-by | Sciences humaines et sociales | Thélème/Thélème/Revista de filología francesa | 6 | Pour écrire un mot.
Ma chandelle est morte,
Je n'ai plus de feu ;
Ouvre-moi ta porte,
Pour l'amour de Dieu.
Au clair de la lune,
Pierrot répondit :
« Je n'ai pas de plume,
Je suis dans mon lit.
Va chez la voisine,
Je crois qu'elle y est,
Car dans sa cuisine
On bat le briquet. »
Au clair de la lune,
L'aimable Lubin;
Frappe chez la brune,
Elle répond soudain :
– Qui frappe de la sorte ?
Il dit à son tour :
– Ouvrez votre porte,
Pour le Dieu d'Amour.
Au clair de la lune,
On n'y voit qu'un peu.
On chercha la plume,
On chercha le feu.
En cherchant d'la sorte,
Je n'sais c'qu'on trouva ;
Mais je sais qu'elle porte
Sur eux se ferma.
Si des termes comme « Lubin » (moine dépravé) et le « dieu d'Amour » induisent des sous-entendus sexuels, des métaphores comme « rallumer le feu » (l'ardeur) lorsque « la chandelle est morte » (le pénis au repos), en allant voir la voisine qui « bat le briquet » (désigne l'acte sexuel), peuvent être interprétées de façon lubrique.
La Mer élégante détaille en réalité le rapport jour à jour de l'évolution d'une belle histoire d'amour dont le protagoniste est le poète. Rodenbach introduit son recueil par un « Prologue » où, à la manière d'un article de journal, il nous décrit les raisons qui poussent les gens de la bonne société à quitter leur ville pour aller vers la mer, une mer au sein de laquelle tout change grâce à ses nouveaux habitants, mais le beau paysage donne libre cours à l'amour, amour qui s'impose dans les cœurs des filles :
Mais voici qu'un beau jour toutes ces jeunes filles
Jasant sous l'éventail, sans souci, sans désir,
Sentiront que leur cœur caché sous leurs mantilles
A besoin de tendresse autant que de plaisir
(Rodenbach, 1881 : 5). | 318 | Sciences humaines et arts | |
W1985503023 | La mer, lieu de représentation de la femme chez Georges Rodenbach et Théodore Hannon | Estrella de la Torre | 2013 | 10.5209/rev_thel.2013.v28.40221 | fr | cc-by | Sciences humaines et sociales | Thélème/Thélème/Revista de filología francesa | 7 | Le jeune poète ne sera au début qu’un spectateur attentif, il se complaira à voir passer les belles femmes qui peuplent les plages, mais, si au début il ne les considère que comme des femmes « mièvres », ses sens s’ouvrent à la réalité du désir :
Je voudrais que mon cœur vibrant de poésie
Fût grand comme un sérail pour toutes les aimer
Et qu’il pût à son gré comme un prince d’Asie
Dans un harem d’amour toutes les enfermer
(Rodenbach, 1881 : 12)
Attiré par toutes les jeunes filles de vingt ans qui se promènent le long de la plage et de la digue, il est conscient que son idéal féminin n’est qu’un rêve impossible à réaliser : « Où donc es-tu, mon idéal ? / Où donc es-tu, femme rêvée ? » (Rodenbach, 1881 : 15). La rencontre ne tardera pas à se produire. Il approche d’une jeune inconnue : « Charmante enfant aux cheveux bruns » (Rodenbach, 1881 : 16), avec l’excuse de lui demander si elle aime les fleurs et les sonnets la réponse est immédiate : « “Faites-en un pour moi”, dit-elle » (Rodenbach, 1881 : 16). Dans le sonnet qui suit cette première « Rencontre », le poète nous fait son beau « Portrait », et même s’il la trouve encore « insouciante » : « Elle est insouciante encore comme un enfant » (Rodenbach, 1881 : 17), elle l’aime malgré tout, même s’il n’est pas encore sûr d’être correspondu :
Oh ! si la chère enfant pouvait voir mon émoi
Et combien en amour les hommes sont vulgaires
Elle m’aimerait mieux et n’aimerait que moi
(Rodenbach, 1881 : 17).
Sa belle histoire continue et, dans l' « Aveu », il nous transcrit le grand moment où il lui avoue son amour. En se comparant à deux grands amoureux de la littérature, Roméo et Faust, comme eux, il croit avoir rencontré sa « himère » et son « rêve », comme eux : « un soir [...], devant la mer sans voiles/ [...] / J'ai trouvé l'idéale enfant que je rêvais » (Rodenbach, 1881 : 37). Mais la fin du poème laisse entrevoir un certain pessimisme, sans le vouloir, il prévoit la fin de cet amour qui vient de se montrer à lui, même si en attendant il se voit marié : « Et sans prévoir qu'un jour il pourrait se briser, /J'ai caressé ce rêve où je l'aurais pour femme/ Le front couvert d'un voile aussi blanc que son âme ! » (Rodenbach, 1881 : 37). Dans le sonnet qui suit, « L'Oubli », le jeune amoureux est conscient que cet amour, comme tous ceux qui naissent en été au bord des plages, ne va pas perdurer : « C'est en vain qu'on s'épuise en regrets superflus ! / Ces amours sont pour nous comme ces coquillages / ternis quand l'air marin ne les avive pas !... » (Rodenbach, 1881 : 39). Mais le poète se « Révolte contre l'oubli », même s'il s'avoue un amoureux volage, incapable d'admettre que l'amour puisse s'oublier, il s'attache à la possibilité d'amours perdurables : « Que l'amour peut durer et que l'homme peut boire / Toujours au même verre, et des siècles entiers !... » (Rodenbach, 1881 : 42). Dans « Lied », le poète consacre une petite chanson à sa conviction que la réalité de l'amour n'existe que dans les rêves, c'est dans ces moments que l'inconscient de l'amoureux atteint le | 577 | Sciences humaines et arts | |
W1985503023 | La mer, lieu de représentation de la femme chez Georges Rodenbach et Théodore Hannon | Estrella de la Torre | 2013 | 10.5209/rev_thel.2013.v28.40221 | fr | cc-by | Sciences humaines et sociales | Thélème/Thélème/Revista de filología francesa | 8 | bonheur absolu : « Aussi pour la revoir sans trêve / Et pour attiser notre amour, / Puisqu’en dormant toujours j’en rêve, / Je voudrais dormir tout le jour » (Rodenbach, 1881 : 65).
Rodenbach profite de la description d'une après-midi passée « Dans les dunes », échappant à la chaleur, pour nous transcrire une expérience vécue avec sa bien-aimée. Expérience poétique car toute l'histoire s'appuie sur les vers d'amour d'autres poètes (Brizeux, Dante et Pétrarque) qui, comme lui, furent inspirés par des femmes qu'ils adoraient en les idéalisant. Conscient de son infériorité, il se recon-nait un seul parallélisme avec eux, être amoureux :
O toi que j'aime tant ! Que ne puis-je à mon tour
Te chanter d'un cœur ferme et d'une voix ardente
Comme a chanté Pétrarque et comme a chanté Dante,
Puisque, sans leur génie, au moins j'ai leur amour !...
(Rodenbach, 1881 : 69).
Au fur et à mesure que Rodenbach avance dans le recueil et dans la transcription de son histoire sentimentale, son pessimisme face à l'évolution de son amour com-mence à se faire sentir « Fatigué de ce monde élégant et frivole », un soir, le poète se met devant la mer pour inventer une « Fantaisie céleste », où il imagine d'autres mondes peuplés comme le nôtre, où il se voit changé par le phénomène de la mé-tempsychose en un être bon, doux, indulgent, soumis. Comparant le ciel à un océan peuplé d'étoiles semblables à de blanches voiles, son rêve finit dans l'exaltation de pouvoir récupérer la femme « que j'aimais et qui m'aimait jadis », et vivre éternel-lement avec elle : « Ce serait tout mon ciel et tout mon paradis ! » (Rodenbach, 1881 : 108).
Son histoire d'amour finira avec l'été, Rodenbach se sert d'un « Épilogue » pour la clôturer ainsi que le recueil. Ce dernier poème sera affecté par la nostalgie et le spleen. À travers chaque vers le poète mettra en rapport la fin de la saison et celle de leur amour, mais tandis que l'été revient toujours, l'amour « est mort sans qu'il puisse renaître » :
Seul notre amour est mort sans qu'il puisse renaître ;
Le roman est perdu, sans qu'il soit achevé ;
Pourtant j'avais donné le meilleur de mon être
Pour qu'il fût aussi beau que je l'avais rêvé
(Rodenbach, 1881 : 111).
Le dernier quatrain du poème résume les intentions du jeune poète au moment de concevoir son recueil, définitivement non satisfaites :
J'ai tissé chaque vers comme une bandelette
Pour te garder intact et pour t'éterniser ;
Pauvre amour ! Dors en paix dans ta blanche toilette ;
Reçois mes derniers pleurs et mon dernier baiser !
(Rodenbach, 1881 : 112). | 451 | Sciences humaines et arts | |
W1985503023 | La mer, lieu de représentation de la femme chez Georges Rodenbach et Théodore Hannon | Estrella de la Torre | 2013 | 10.5209/rev_thel.2013.v28.40221 | fr | cc-by | Sciences humaines et sociales | Thélème/Thélème/Revista de filología francesa | 9 | La belle esquisse d'une histoire d'amour que Rodenbach dessine dans un ouvrage qui se présentait comme apparemment frivole, se complète par une série de poèmes où le jeune écrivain qui s'initiait au monde littéraire va déjà introduire ce qui allait illustrer son esthétique. Toute sa poésie et sa prose vont se caractériser par le procédé impressionniste appliqué à la littérature, impressionnisme circonscrit dans une atmosphère de spiritualisme et de symbole. Dans *la Mer élégante* le poète n'a jamais oublié les espaces, les personnages, les objets qui furent témoins de son histoire sentimentale. Les descriptions abondent, mais il s'agit de descriptions faites toujours à travers le regard d'un artiste obsédé par l'amour. Les identifications entre ce sentiment, la femme, les objets et les perceptions sensorielles sont constantes. Les amours perdus et les parfums se rapprochent et se font poème chez Rodenbach. Il les aime pour s' « alanguir les sens et pour rêver/ à des amours douces ou fortes ». Il arrive à rapprocher les différentes odeurs de chaque étape de l'amour: avant l'amour, l'ambre et la verveine; pour l'extase des baisers, les vagues parfums; pour l'amour déjà fini, le musc ou la rose. Il avoue son dernier souhait avant de mourir, conférant ainsi aux parfums le pouvoir de l'immortalité: sentir toutes les odeurs capables de plonger son esprit dans les rêves plus que le vin ou la musique :
Près d'agoniser sur ma couche
Qu'on m'offre des flacons d'odeur et qu'à mon grès
L'un après l'autre on les débouche.
Car je pourrai —grisant mon esprit expirant
Par ces senteurs douces ou fortes—
Rêver d'éternité future en respirant
L'âme immortelle des fleurs mortes !...
(Rodenbach, 1881 : 29).
Le clavier d'un piano écouté pendant un concert lui suggère le parallélisme entre l'effet produit sur ce clavier quand il est touché par les doigts d'une pianiste et celui produit dans l'âme de l'homme amoureux quand elle est touchée par la bien-aimée :
Or ce clavier sonore est pareil à notre âme :
Comme lui blanche et noire, elle a toute la gamme
Des chantantes vertus et des vices grondants ;
Il lui suffit aussi pour qu'elle vibre et pleure
Et donne tout l'amour qu'elle cache au-dedans,
Il suffit que la main d'une femme l'affleure !
(Rodenbach, 1881 : 34).
Dans « Valses rêvées » Rodenbach, qui n'a jamais quitté les lieux élégants, décors de son amour, se sent inspiré par le bal à la mode, les valses. Après s'être questionné sur les propos cachés dans l'âme de leurs compositeurs au moment de les écrire, il conclut qu'elles furent construites : « Pour qu'en les entendant le soir au bord des flots/ les vierges de seize ans qu'on n'a pas fiancées/ Comprennent tout à coup que leur rêve est éclos » (Rodenbach, 1881 : 44). | 462 | Sciences humaines et arts | |
W1985503023 | La mer, lieu de représentation de la femme chez Georges Rodenbach et Théodore Hannon | Estrella de la Torre | 2013 | 10.5209/rev_thel.2013.v28.40221 | fr | cc-by | Sciences humaines et sociales | Thélème/Thélème/Revista de filología francesa | 10 | Les quatrains du poème « Les Régates » nous décrivent pas à pas l’ambiance d’un après-midi où des jeunes canotiers se divertissent en amusant les spectateurs et surtout les spectatrices. Scènes réalistes qui arrivent à nous transporter dans les ambiances élégantes des plages, mais d’où l’amour ne pouvait pas rester absent : « Allons ! canotiers ! vivent les ivresses ! / [...] / Vous irez ce soir avec vos maîtres-ses / Vainqueurs et vaincus, —remplir les hôtels» (Rodenbach, 1881 : 47). En se souvenant de la fameuse Carte de Tendre, Rodenbach revendique la fin heureuse d’une heureuse journée : « Vous naviguerez gaîment jusqu’au jour / Sur le fleuve Joie au Pays du Tendre /Où vous choisirez pour barreur l’Amour ! » (Rodenbach, 1881 : 48).
« Promenade en mer » renferme un autre parallélisme entre un fait banal et habituel des ports de mer en été, une promenade en bateau, et l’évolution des histoires d’amour. Toutes deux commencent bien, mais un mauvais temps est capable de les tourner en disgrâce. Le poète conclut :
Je songeais : C’est ainsi du voyage d’amour.
Au matin de sa vie on s’embarque un beau jour
Les mains pleines de fleurs, et le cœur plein de rêves ;
Mais à peine s’est-on élancé loin des grèves [...]
que le charme vous quitte et la douleur vous prend
(Rodenbach, 1881 : 73).
L’idéalisation de la femme qui parcourt tout le recueil, pourrait se résumer dans « Les Cocottes » où, Rodenbach, après s’être réjoui à la vue des belles courtisanes qui se promènent le soir le long de la digue, nous montre ses préférences féminines pour les jeunes vierges qu’il métamorphose en « livres nouveaux » :
Car ces cocottes-là sont comme des romans
Richement reliés, mais souvent assommants
Qu’on se prête et qu’on lit dans l’ennui des voyages !
Aussi vaut-il mieux prendre au temps du renouveau
Une vierge qui soit comme un livre nouveau
dont on est le premier à découper les pages !...
(Rodenbach, 1881 : 59).
Ce poème de Rodenbach, confronté à « La gloire des Lâches » des Rimes de joie de Hannon, où le poète proclamait son attraction pour les courtisanes :
Vivent ces discrètes servantes
Attentives à nos désirs
En assaisonnant nos plaisirs
De complications savantes !
Jour et nuit pour nous pavoisé,
Leur idéal qui vit de prose
Sans épines nous tend la rose...
C’est l’amour fauve apprivoisé
(Hannon, 1884 : 35). | 407 | Sciences humaines et arts | |
W1985503023 | La mer, lieu de représentation de la femme chez Georges Rodenbach et Théodore Hannon | Estrella de la Torre | 2013 | 10.5209/rev_thel.2013.v28.40221 | fr | cc-by | Sciences humaines et sociales | Thélème/Thélème/Revista de filología francesa | 11 | exemplifie la distance qui existe dans leur manière de considérer la femme, et renferme la clé des oppositions nettes entre leur manière de réinterpréter la figure féminine à l'intérieur des espaces maritimes. Rodenbach les refait, les réinvente en fonction de son idéal d'amour, il s'éloigne des petits tableaux naturalistes que Théodore Hannon introduit dans *Au clair de la dune*.
En parcourant les pages du recueil d'Hannon, nous ne pouvons pas oublier que le poète ne cessa jamais de peindre. Aquarelliste et graveur, l'écriture, reléguée au second plan, pouvait être traitée comme un passe-temps. Théodore Hannon avoua à plusieurs reprises qu'il se voulait peintre avant d'être écrivain. La mer du Nord exerça un profond attrait sur de nombreux peintres de l'école réaliste, Ensor, qui le connaissait bien, évoquera ses fines études du vieil Ostende exécutées vers 1880 :
> De Théo Hannon, des vues du vieil Ostende exécutées vers 1880, très fines études où les bleus doux, les gris éteints voisinent spirituellement. Bouquet subtil et délicat, chantant la beauté ingénue du vieil Ostende, aujourd'hui disparu, hélas ! Pauvre vieil Ostende, livré aux déprédations d'architectes boiteux à la vue basse. L'absence de procédés roublards accentue le caractère des œuvres de Hannon et les sympathies inclinent vers lui tout naturellement (Ensor, 1921 : 40).
Camille Lemonnier, qui lui consacre quelques lignes dans sa *Vie d'écrivain*, sou-ligne l'importance de son côté peintre en le comparant à Félicien Rops : « Il fut bien en poésie une manière de Rops déluré, moqueur, mousseux et érotique » (Lemonnier, 1945 : 140). La collaboration entre les deux artistes, qui commença avec la première l'édition des *Rimes de joie*, continua tout au long de leur carrière.
Ostende, considérée par Hannon comme une « ville de luxe », « la Reine des plages », d'où était sortie « Venus la Blonde », lui sert de toile de fond pour y insérer les différentes figures féminines. L'« Eau bénite » de la mer du Nord attire les jeunes « beaux diables » car « L'amour, fuyant les entresols, / Flirte, ô gué ! sous les parasols » (Hannon, 1909 : 16).
Dès le poème préliminaire, Hannon fait parler une femme, sa « Muse », une jeune baigneuse « ultra-moderne », dans « son maillot de bain » et « aux hanches les deux poings » pour crier le « Boniment » qui nous présente le recueil fait en l'« honneur du littoral » et de « l'exquis féminin » :
> L'album qu'ici je vous présente
> Est fait de soleil et de vent,
> De l'écume phosphorescente
> Et des soupirs du flot mouvant...
> Si quelque quatrain te la coupe,
> Benoît lecteur, sois tolérant,
> Car je fis ces vers en tirant
> (Ah ! l'exquis féminin) ma coupe
> (Hannon, 1909 : 6).
Le voyeurisme se fait art à travers les poèmes du recueil. Hannon développe amplement l'érotique du regard en attrapant des instantanés où les femmes se | 492 | Sciences humaines et arts | |
W1985503023 | La mer, lieu de représentation de la femme chez Georges Rodenbach et Théodore Hannon | Estrella de la Torre | 2013 | 10.5209/rev_thel.2013.v28.40221 | fr | cc-by | Sciences humaines et sociales | Thélème/Thélème/Revista de filología francesa | 12 | montrent dans toute leur splendeur sous leurs robes claires et transparentes soulevées par le fort vent du Nord: « Car du Nord le souffle suspect / Trousse et retrousse sans respect... / Et nous nous rinçons les mirettes » (Hannon, 1909: 59):
Ce vent, grand retrousseur de filles, sur la digue
S'amuse... Son haleine indiscrète en soufflant
Plaque l'étoffe et moule et torse et rable et flanc.
Il moule, et lors devient sculpteur, sculpteur prodigue,
Il moule, et nous pouvons nous payer, éblouis,
Des Tanagra de chair —et vivants— un louis !
(Hannon, 1909: 82).
Ce vent du Nord qui lui permet de voir les « Mollets » : « Deux par deux, neredeux ou replets, / Dans les bas à jours, les mollets / Vont cambrant leurs rondeurs jumelles » (Hannon, 1909 : 64).
Guy Rosolato considère l'aspect génétiquement visuel du fétiche<fnref n="1" />. Quand Hannon devient fétichiste le désir sexuel du poète se fixe sur un objet lié aux femmes qui fréquentent les plages d'Ostende. « L'éventail » que les dames portaient au côté « Comme la dague moyen-âge », pendant les soirées de bal, devient un « éventail des fièvres » qui bat sur les lèvres féminines, pour baiser leur bouche. Ce n'est pas seulement le vent du Nord qui devient complice des regards obscènes du poète, mais aussi les « Robes claires » à travers lesquelles « L'œil à l'aise suit les contours » (Hannon, 1909 : 53). À partir d'un accessoire féminin, le voile, Hannon associe le mysticisme et le profane et compare la plage à un « couvent » dans le sonnet « Voiles de plage » :
La plage est le couvent des cœurs
Où ces dames prennent, en chœurs,
Paradoxalement le voile !
(Hannon, 1909: 86).
L'identification de la mer avec la femme deviendra une constante. Si dans « Profanes », la mer est une coquette « Dont l'homme n'a jamais su faire la conquête, /
<footnote n="1">¹ Guy Rosolato est sans doute celui qui a le plus insisté sur l'aspect génétiquement visuel du fétiche et sur ses affinités ambivalentes avec l'« objet de perspective », en fonction duquel s'ordonnent, selon lui, tous les mécanismes de substitution propres à la pensée inconsciente. Quand, dans un texte littéraire, une description procure des gratifications visuelles qu'il est possible de mettre en relation avec une structure psychique marquée par un recul devant ce qui, dans la différence des sexes, constitue une menace de castration, il est difficile de ne pas y reconnaître un fonctionnement de l'image sous le régime du fétichisme. Cf. Rosolato, G., (1967) "Étude des perversions sexuelles à partir du fétichisme" in Rosolato, G. et al. *Le Désir et la perversion*. Paris, Seuil, pp. 9-40 ; Rosolato, G., (1970) "Le fétichisme dont se dérobe l'objet" in *Le Champ visuel. Nouvelle Revue de Psychanalyse*. N°2, pp. 31-39 ; Rosolato, G., (1987) "L'objet de perspective dans ses assises visuelles" in *Le Champ visuel. Nouvelle Revue de Psychanalyse*. N°35, pp. 143-164.</footnote> | 495 | Sciences humaines et arts | |
W1985503023 | La mer, lieu de représentation de la femme chez Georges Rodenbach et Théodore Hannon | Estrella de la Torre | 2013 | 10.5209/rev_thel.2013.v28.40221 | fr | cc-by | Sciences humaines et sociales | Thélème/Thélème/Revista de filología francesa | 13 | Cruelle, elle se rit de lui » (Hannon, 1909 : 26), d'autres fois, il s'apprête à la personnifier, il peut l'imaginer enrichue à la manière d'une femme : « la nuit, elle dort toute nue, [...] et la nue / Crève, glaçant son ventre et ses seins frissonnants » (Hannon, 1909 : 38). Personification que Hannon étendra à une dune qui : « Aux baisers du soleil, sans craindre sa brûlure, / La dune nue étale en riant ses rondeurs » (Hannon, 1909 : 28).
Fidèle à ses principes baudelairiens, Hannon se complait à produire une fusion entre le paysage et l'aimée, particulièrement à travers le regard féminin, volontiers associé à la mer. Parfois il établit une analogie par une contamination lexicale entre le regard et l'océan. Dans « Mer fâchée » les yeux de la femme sont des gouffres où l'homme se noie, et dans « Pieuvre » : « Ils rappellent, vos yeux, la mer profonde et brune/ La morne mer des nuits sans lune » (Hannon, 1909 : 25) ou bien, il croit que les yeux noirs de l'aimée sont nés de la noirceur de l'océan :
Dans l'océan, un soir, un dense soir d'orage,
Satan a dû puiser le féerique cirage
De ces diamants noirs au ténébreux éclair
(Hannon, 1909 : 44).
Hannon pousse loin ses propos érotiques, son univers imaginaire lui fait concevoir la mer comme une rivale dans sa bataille pour conquérir les femmes. Dans « Heure du bain », il imagine des vagues « lascives » capables d'enlacer les corps blancs des baigneuses. Mais c'est dans un des plus longs poèmes de son recueil, « Jaloux », récupéré de la deuxième édition de ses *Rimes de joie*, que Théodore Hannon construit un bel exemple de poésie au thème lesbien, à tel point sont illustratives les images métaphoriques qu'il y emploie. Toute la séquence textuelle constitue une mise en place, une mise en scène, une mise en tableau. Dans chaque quatrain il imagine, à travers un regard lascif, la possession que la mer fait peu à peu du corps d'une belle baigneuse. En commençant par les pieds, le « flot » encerclera de « clairs anneaux » ses chevilles. Mais la volupté de la mer amoureuse augmente quand elle atteint les cuisses et commence « l'assaut » de la poitrine, les seins de la baigneuse seront « dardés de leurs mille langues ». Finalement l'acte s'accomplit, la possession est totale :
Plus indiscrète qu'un amant,
La vague aux lesbiennes ivresses,
T'enveloppait étonnamment
De ses infécondes caresses.
Puis enfin, la mer t'engloutit
Enamourée, âpre, béante,
Te roulant, pâmée, en son lit
D'un baiser de Sapho géante
(Hannon, 1909 : 57).
L'objet le plus banal peut comporter une valeur érotique aux yeux du poète ; les coquillages sont souvent réinterprétés par Hannon, mais c'est dans les quatrains de | 472 | Sciences humaines et arts | |
W1985503023 | La mer, lieu de représentation de la femme chez Georges Rodenbach et Théodore Hannon | Estrella de la Torre | 2013 | 10.5209/rev_thel.2013.v28.40221 | fr | cc-by | Sciences humaines et sociales | Thélème/Thélème/Revista de filología francesa | 14 | « Coquillages » que le poète inscrit de façon évidente les rapports potentiels entre cet habitant habituel des plages et l'érotisme des situations :
Elle avait, ce soir-là, des tons de vieille estampe
La plage, sous l'alme [sic] vitrail
Soudain tu ramassas, pour en baiser ta tempe,
Un coquillage de corail.
Que te murmurait-il en sa langue vermeille ?
Etait-il tendre ou bien moqueur,
Tandis qu'il appliquait sa bouche à ton oreille,
Cherchant un écho dans ton cœur ?
(Hannon, 1909 : 71).
Il arrive à métamorphoser ses sentiments d'amoureux infatigable à travers des termes maritimes. Dans « Grains de beauté », bel exemple de poème érotique, ses « vœux » : « seraient de voir vers eux<fnref n="2" /> mon cœur enfler ses voiles », et son cœur « embarquerait d'ineffables plaisirs » (Hannon, 1909 : 77).
Dans le dernier poème « P.P.C.», Hannon « prend congé », il laisse sa carte de visite pour dire adieu à cette Mer qu'il voit comme une « héroïne » :
Fin de saison !... Rentrent *at home*
Les villégiatureurs frileux
Qui s'enfuient, ô soleil fantôme,
Soufflant dans leurs pauvres doigts bleus...
Accompagnons-les, ma Musette
Quittons le flot, vraiment amer,
Après la suprême risette
A ton héroïne, la Mer
(Hannon, 1909 : 93).
Si la mer reste le lieu privilégié des amours de jeunesse de Rodenbach, elle ne sera qu'un paysage, un décor où Théodore Hannon comble sa hantise des amours éphémères, des amours charnels où rarement prennent place les idéalisations ou la rêverie. La femme est une figurine qui embellit la côte « élégante » de la mer du Nord et dont il profite poussé par ses affres charnelles. *Au Clair de la dune*, est un texte érotique qui, comme Maingueneau le définit : « est toujours pris dans la tentation de l'esthétisme, tenté de convertir la suggestion sexuelle en contemplation de pures formes » (Maingueneau, 2007 : 18).
Même si elles ont été considérées comme des œuvres mineures, *La Mer élégante* et *Au clair de la dune* ne doivent pas être délaissées car elles contiennent un univers riche en possibilités poétiques. Les deux recueils ne sont pas de simples documents
<footnote n="2">² Les yeux de l'aimée.</footnote> | 366 | Sciences humaines et arts | |
W1985503023 | La mer, lieu de représentation de la femme chez Georges Rodenbach et Théodore Hannon | Estrella de la Torre | 2013 | 10.5209/rev_thel.2013.v28.40221 | fr | cc-by | Sciences humaines et sociales | Thélème/Thélème/Revista de filología francesa | 15 | artistiques de la vie de la bourgeoisie fin de siècle, Rodenbach et Hannon ont réussi à faire une belle interprétation de la mer à travers leur regard d'amoureux infatigables.
## RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
Berg, Ch., (1988) *Lettres françaises de Belgique*, t. II. Paris/Gembloux, Duculot.
Blain-Pinel, M., (2003) *La Mer, miroir d'infini*. Rennes, Presses Universitaires de Rennes.
Bodson-Thomas, A., (1942) *L'Esthétique de Georges Rodenbach*. Bruxelles, Académie Royale de Langue et Littérature Françaises de Belgique.
Delsemme, P., (1999) *Nouvelle Bibliographie nationale*. Bruxelles, Académie Royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique.
Ensor, J., (1921) *Les Écrits de James Ensor*. Bruxelles, Éditions Sélection.
Gilsoul, R., (1936) *La Théorie de l'art pour l'art chez les écrivains belges de 1880 à nos jours*. Bruxelles, Académie Royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique.
Gilkin, I., (2000) *Mémoires inachevés*. Bruxelles, Labor.
Hannon, Th., (1884) *Rimes de joie*. Bruxelles, Kistemaeckers.
Hannon, Th., (1909) *Au clair de la dune*. Bruxelles, Oscar Lamberty éd.
Le Guern, M., (1973) *Sémantique de la métaphore et de la métonymie*. Paris, Larousse.
Lemonnier, C., (1945) *Une Vie d'écrivain*. Bruxelles, Labor.
Maes, P., (1952) *Georges Rodenbach 1855-1898*. Bruxelles, Académie Royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique.
Maingueneau, D., (2007) *La Littérature pornographique*. Paris, Armand Colin.
Rodenbach, G., (1881) *La Mer élégante*. Paris, Alphonse Lemerre éd.
Rodenbach, G., (1884) *L'Hiver mondain*. Bruxelles, Kistemaeckers. | 222 | Sciences humaines et arts | |
W2946219899 | Toi, Moi et le Soi | Jonathan Barnes | 2019 | 10.11606/issn.1981-9471.v1isupplementp109-131 | fr | cc-by | Sciences cognitives | Journal of Ancient Philosophy | 1 | TOI, MOI, ET LE SOI
Jonathan BARNES
Mon cher Francis,
quand on m'a invité à faire partie de cette fête en ton honneur, j'ai accepté avec beaucoup de plaisir, et je me suis dit que je pouvais parler un peu de toi – de toi et de moi, de nous deux. Mais on m'a vite rappelé qu'il ne s'agirait pas d'une journée de souvenirs et d'anecdotes mais d'un jour de travail, qu'il faudrait être sérieux. « En ce cas » (me suis-je dit), « puisque je ne pourrai pas parler de toi et de moi, pourquoi ne pas parler *du* toi et *du* moi ? pourquoi ne pas parler *des* nous ? Ainsi j'aborderai des questions on ne peut plus sérieuses – questions à propos du sujet, de la subjectivité, de l'identité personnelle et de la personne, et de tout le bataclan. » Mais ce projet aussi, j'ai dû l'abandonner. En effet, on m'a expliqué que, bien que l'on puisse parler du moi, on ne peut pas parler du toi – et évidemment ânonner ici ce matin sur le moi sans jamais mentionner le toi serait horriblement égoïste.
Mais pourquoi (me suis-je demandé), pourquoi est-il interdit de parler du toi ? Pour des raisons d'ordre moral ? pour respecter le droit à la vie privée ? Pas du tout : pour des raisons plus profondes – pour des raisons grammaticales. On ne peut pas parler du toi parce que l'expression « le toi » n'est pas française ; elle n'est pas française parce qu'elle est mal formée ; elle est mal formée parce qu'un article défini, en l'occurrence le mot « le », ne s'attache qu'aux noms, aux substantifs, tandis que « toi » est un pronom. De cela il n'en suit pas bien entendu que l'on ne peut pas parler du toi, car si l'expression « le toi » est mal formée, le syntagme « parler du toi » est mal formé, et la suite de mots « On ne peut pas parler du toi » n'est pas une phrase française. (Pareillement pour « Il n'en suit pas bien entendu que l'on ne peut pas parler du toi ». Il n'est pas toujours facile d'éviter le non-sens.) Il n'en suit pas non plus que l'on ne peut pas faire ce que je me suis proposé de faire : je ne me suis rien proposé – en proférant les mots « Je parlerai du toi », je n'ai rien dit.
Quel argument délicieux. Sauf qu'il y a un os – plutôt : il y a deux os, un petit et un gros. Quant au petit, si on demande au Robert, il vous indiquera que l'expression « le toi » existe, étant utilisé par ceux qu'on appelle les meilleurs auteurs. Romain Rolland : | 462 | Sciences humaines et arts | |
W2946219899 | Toi, Moi et le Soi | Jonathan Barnes | 2019 | 10.11606/issn.1981-9471.v1isupplementp109-131 | fr | cc-by | Sciences cognitives | Journal of Ancient Philosophy | 2 | « Au diable ton moi – pense donc un peu au toi »<fnref n="1" />. Sans doute y a-t-il d'autres textes semblables ; mais que montrent-ils ? Ils montrent comment on peut jouer avec une langue, même avec la langue française – et rien de plus : ils ne menacent pas l’argument délicieux. Quant à l’autre os, il est plus dur. En effet, il est bien évident que l’on pourra facilement construire un argument tout à fait parallèle à l’argument délicieux pour démontrer que « le moi » et « le soi » sont des expressions mal formées, qu’elles ne sont pas des expressions françaises, et que par conséquent … Mais on parle quotidiennement du moi et du soi, du vrai moi, des problèmes du soi, … ; et bien que l’on puisse critiquer cet usage de plusieurs points de vue, il serait carrément absurde de soutenir la thèse selon laquelle « le moi » et « le soi » ne sont pas des expressions françaises. Par conséquent, il faut ou bien refuser l’argument délicieux ou bien dénicher une différence pertinente entre « le moi » et « le soi » d’un côté et « le toi » de l’autre.
Y a-t-il une telle différence ? Je crois que oui, et qu’elle se révélera si l’on se demande, non pas « Pourquoi ne pas parler du toi ? », mais plutôt « Comment diable parler du moi et du soi ? ». Car à cette question, Francis, ton *Dire le Monde* a fourni la réponse. Il le fait dans le chapitre « De l’imputation », en particulier dans la section intitulée « Les concepts hybrides du discours pratique », là où tu parles du concept d’« identité personnelle »<fnref n="2" />. De fait, comme tu l’as montré, c’est grâce à un philosophe anglophone qu’un philosophe francophone peut, malgré tout obstacle grammatical, parler de son cher soi et de son plus cher moi. Le philosophe anglais s’appelle Locke, John Locke ; et c’est Pierre Coste, dans sa traduction de l’*Essay concerning the Human Understanding*, qui a offert à la République des Lettres françaises le terme « le soi »<fnref n="3" />.
Dans son « Avertissement du traducteur », Coste s’explique ainsi :
> Ma plus grande peine a été de bien entrer dans la pensée de l'Auteur ; & malgré toute
> mon application je serais souvent demeuré court sans l'assistance de Mr. Locke, qui a eu
> la bonté de revoir ma Traduction<fnref n="4" />.
Coste a commencé son travail en France en 1696. Un an plus tard, il est allé en
Angleterre pour prendre le poste de tuteur auprès des enfants de Mme Masham, la
<footnote n="1">¹ Je ne connais que le Romain Rolland du Robert — j'ai utilisé le *Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française* de Paul Robert (Paris, Le Robert, 1969-1970).
[NDE : Cette citation est tirée de Romain Rolland, *Jean-Christophe*, Paris, Albin Michel, 1961].</footnote>
<footnote n="2">² Francis Wolff, *Dire le monde*, Paris, PUF, 1997, p. 131-134.</footnote>
<footnote n="3">³ *Essai philosophique concernant l’entendement humain* ... par M. Locke, traduit de l’anglois par M. Coste (je ne sais pas pourquoi Coste a ajouté au titre l’adjectif « philosophique »). J’ai utilisé la cinquième édition, « revue et corrigée », qui a été publiée à Amsterdam et Leipzig en 1755 (réimprimée avec des notes d’E. Naert, à Paris chez Vrin en 1989).</footnote>
<footnote n="4">⁴ John Locke, *Essai, op. cit.*, p. VIII.</footnote> | 574 | Sciences humaines et arts | |
W2946219899 | Toi, Moi et le Soi | Jonathan Barnes | 2019 | 10.11606/issn.1981-9471.v1isupplementp109-131 | fr | cc-by | Sciences cognitives | Journal of Ancient Philosophy | 3 | patronne de Locke. Il resta là jusqu'à la mort de Locke. C'est-à-dire que tout au long du travail, qu'il a publié à Paris en 1700, Coste a pu consulter Locke (qui, lui, avait une excellente maîtrise de la langue française), de sorte que la version française a reçu l'imprimatur de l'auteur. On pourrait même dire qu'elle constitue en elle-même une édition de l'ouvrage ; en effet, bien que Coste dise qu'il a fondé sa version sur la quatrième édition de l'Essay, il l'a publiée avant que cette édition ne fût prête à imprimer ; et selon M. Nidditch, qui a préparé l'édition Clarendon de l'Essay, « la version de Coste représente une phase intermédiaire » de l'Essay entre la troisième et la quatrième édition<fnref n="5" />.
En tout état de cause, le livre de Coste compte, à mon avis, parmi les cinq ou six meilleures traductions que l'on ait jamais faites d'un ouvrage philosophique. Coste était conscient des difficultés qu'il devrait surmonter. Pour le faire, il a parfois ajouté ou supprimé une clausule, parfois modifié légèrement l'ordre des idées (sans doute avec la permission de l'auteur) : si la traduction est toujours fidèle, elle ne fait pas toujours du mot à mot. Il y a des endroits où Coste s'avoue embarrassé. Ainsi lorsqu'il est arrivé à la section 9 du Chapitre xxvii du Livre II de l'Essay – le célèbre chapitre « Of Identity and Diversity » ou « Ce que c'est qu'Identité, & Diversité »<fnref n="6" /> –, il s'est trouvé confronté aux phrases suivantes :
> And by this every one is to himself, that which he calls self : It not being considered in this case, whether the same self be continued in the same, or divers substances.
Comment traduire le mot « self » ? Coste hésite. Finalement, il écrit :
> & c'est par-là que chacun est à lui-même ce qu'il appelle soi-même. On ne considère pas dans ce cas si le même Soi est continué dans la même Substance, ou dans diverses Substances<fnref n="7" />.
« Le même Soi » : « the same self ». C'est ainsi que « le soi » est arrivé en France⁸. Et il ne s'agit pas que du pedigree de l'expression : en outre (ce qui est
<footnote n="5">⁵ Peter H. Nidditch (éd), *John Locke : An Essay concerning Human Understanding* (Oxford, Clarendon Press,1975), p. xxxxxv. — Pour les relations entre Coste et Locke, ainsi que pour celles entre la traduction et les éditions anglaises, voir p. xxxiv-xxxvi.</footnote>
<footnote n="6">⁶ Étienne Balibar, *John Locke : Identité et différence — l'invention de la conscience* (Paris, Seuil, coll. « Essais », 1998) s'occupe de ce chapitre : Étienne Balibar imprime la traduction de Coste (orthographe modernisée), suivie de l'anglais de Locke avec une nouvelle traduction française en face. Il y a aussi une longue introduction et des notes savantes.</footnote>
<footnote n="7">⁷ On se demande pourquoi Coste a traduit « self » d'abord par « soi-même » et puis par « soi ». (Balibar écrit « soi » deux fois.) On se demande aussi si Coste n'a pas fait une erreur en traduisant « that which he calls self » par « ce qu'il appelle soi-même » : la traduction correcte, ne serait-elle pas plutôt : « ce qu'il appelle self » ? (Si Locke avait écrit « that which an English-man calls self », « ... appelle soi-même » aurait été évidemment absurde...) Mais il y a là des questions délicates qui doivent déranger tout traducteur – et auxquelles il n'y a pas de réponse satisfaisante.</footnote> | 596 | Sciences humaines et arts | |
W2946219899 | Toi, Moi et le Soi | Jonathan Barnes | 2019 | 10.11606/issn.1981-9471.v1isupplementp109-131 | fr | cc-by | Sciences cognitives | Journal of Ancient Philosophy | 4 | beaucoup plus important), Coste a rendu légitime une expression bâtarde en lui conférant un sens. Comment comprendre cette expression mal formée qui est « le soi » ? Que veut-elle dire ? L’expression française a été introduite pour représenter l’expression anglaise « *the self* » ; et c’est par cela qu’elle reçoit un sens : « le soi » signifie précisément la même chose que « *the self* » – plus exactement, « le soi » signifie précisément la même chose que l’expression « *the self* » telle que Locke l’utilise dans son *Essay*.
Et quel sens. Un sens lourd de conséquences philosophiques. Le plus grand de tous les grands lexiques philosophiques, le *Historische Wörterbuch der Philosophie* de Joachim Ritter et Karlfried Gründer, commence son longue entrée sur le *soi*, ou le *self*, ou plutôt (c’est un lexique allemand) le *Selbst* par ces mots-ci :
*Selbst* est un concept qui n’a pu attirer l’intérêt des philosophes que durant les tendances subjectivistes de la pensée moderne, c’est pourquoi il n’a aucune préhistoire<fnref n="9" />.
Aucune préhistoire : une histoire qui ne commence qu’à la fin du dix-septième siècle, une histoire que John Locke a inaugurée – comme toi, Francis, tu as souligné. En effet, là où tu traites de l’identité personnelle tu expliques comment
il faut d’abord que la personne soit elle-même quelque-chose d’identique (« soi-même ») pour que des événements différents puissent lui être rapportés comme étant les siens : c’est par là qu’ils peuvent être tenus pour des actes et non pour de simples événements. C’est l’imputation à la personne qui fait l’acte. L’invention du concept d’« identité personnelle » consiste à appliquer le concept (ou du moins la structure conceptuelle) de la « substance » à la « personne ». Cette invention est l’œuvre de Locke<fnref n="10" />.
C’est donc grâce à Locke que les problèmes profonds que suscite l’identité des personnes se sont introduits dans la philosophie ; c’est grâce à Coste que les philosophes francophones, lorsqu’ils abordent ces problèmes, se servent de l’expression « le soi ». La philosophie contemporaine doit à John Locke un de ses sujets chéris ; la philosophie francophone doit à Pierre Coste une partie essentielle de sa terminologie.
Or, je dois avouer que je ne suis pas tout à fait convaincu par l’histoire que je viens de raconter. Bien que j’admire énormément John Locke, je ne pense pas qu’il était
<footnote n="8">⁸ Mais Robert, sous l’entrée *soi*, ne mentionne pas Coste.</footnote>
<footnote n="9">⁹ J. Ritter et K. Gründer (éd.), *Historische Wörterbuch der Philosophie*, vol 9 (Basel-Stuttgart, Schwabe, 1995), p. 292-313 – cette entrée est suivie de 250 pages consacrées à des mots composés en « selbst- ».</footnote>
<footnote n="10">¹⁰ F. Wolff, *Dire le monde, op. cit.*, p. 132. – Je me suis demandé s’il ne fallait pas corriger le texte, en lisant « appliquer le concept… de l’« identité » » au lieu de « appliquer le concept… de la « substance ». On se rappellera ce que Locke a dit : « Nous pouvons voir par-là en quoi consiste l’*identité personnelle* ; & qu’elle ne consiste pas dans l’identité de substance, mais, comme j’ai dit, dans l’identité de *con-science* » (II xxvii 19).</footnote> | 533 | Sciences humaines et arts | |
W2946219899 | Toi, Moi et le Soi | Jonathan Barnes | 2019 | 10.11606/issn.1981-9471.v1isupplementp109-131 | fr | cc-by | Sciences cognitives | Journal of Ancient Philosophy | 5 | responsable de la révolution philosophique que cette histoire nous présente. Et cela
parce que je ne pense pas qu'une telle révolution ait jamais eu lieu. Je ne nie pas, bien
entendu, que Locke a fait une contribution d'une importance sans égal à la discussion
philosophique de l'identité personnelle ; et sauf si je ne m'abuse, c'est Locke qui, le
premier, a employé l'expression « *personal identity* ». Mais je ne suis pas persuadé que
Locke a inventé le concept de l'identité personnelle, si cela implique que, avant 1690,
personne n'a jamais réfléchi sur ce qui fait en sorte que la vieille femme qui règne sur
l'Angleterre aujourd'hui et la jeune princesse qui est restée à Londres pendant toute la
deuxième guerre mondiale sont une seule et même personne. Les problèmes que Locke
pense résoudre d'une manière nouvelle dans le chapitre xxvii du livre II de son *Essay*
avaient exercé les philosophes (comme Locke lui-même l'indique) bien avant le dix-
septième siècle. En effet, depuis l'époque préhistorique d'Épicharme, des questions
d'identité personnelle ont été discutées sur la scène : « Non », dit le débiteur, « je ne te
dois rien : le mec à qui tu as prêté ton argent n'était pas constitué par cet amas de chair
et d'os que tu vois devant toi – il n'est donc pas moi ... ». De telles questions ont été
posées parmi les pythagoriciens, qui adoptaient une théorie de métempsychose, de sorte
que Pythagore lui-même se vantait d'avoir participé, sous le nom d'Euphorbe, à la
guerre de Troie<fnref n="11" />. Depuis le premier des deux *Alcibiade* que la tradition attribue à
Platon, on a médité sur la question delphique « Qui suis-je ? », ou « Qu'est-ce qu'une
personne ? », dans toutes les écoles philosophiques. Et l'importance de la question s'est
augmentée quand le christianisme est devenu la philosophie principale de l'Europe : en
effet, toutes les questions que Locke voulait trancher se présentent avec netteté une fois
que l'on commence à réfléchir sur la doctrine fondamentale de la religion chrétienne –
je veux dire, la doctrine de la résurrection des morts.
Mais ce ne sont pas mes oignons aujourd'hui : revenons à Coste et à sa traduction.
Il a choisi « soi » pour traduire le « self » de Locke : le choix ne va pas de soi ; et de fait
à deux égards le mot français ne correspond pas très bien au mot anglais<fnref n="12" />. D'abord, un
point grammatical. Le mot « self », en anglais quotidien et aussi selon l'usage lockéen,
possède une forme plurielle, savoir « selves ». La forme plurielle est employée de temps
en temps par Locke dans le chapitre xxvii du Livre II. Ainsi, dans la section 11, Locke
affirme que les particules de nos corps « are a part of our selves » (« our selves » n'est
<footnote n="11">¹¹ Le fragment d’Épicharme se trouve chez Diogène Laërce III 11 [= 23 B 2 Diels-Kranz]; pour les métempsychoses de Pythagore voir ibid., VIII 4-5. Commentaire : J. Barnes, *The Presocratic Philosophers* (London, Routledge,1982), p. 106-114.</footnote>
<footnote n="12">¹² Voir aussi Balibar, *John Locke, op. cit.*, p. 250-251.</footnote> | 526 | Sciences humaines et arts | |
W2946219899 | Toi, Moi et le Soi | Jonathan Barnes | 2019 | 10.11606/issn.1981-9471.v1isupplementp109-131 | fr | cc-by | Sciences cognitives | Journal of Ancient Philosophy | 6 | rien d'autre que le pluriel de « my self »); et semblablement, dans la section 25, il
répète à deux reprises que certaines parties de nos corps « are a part of our selves » (« a
part of our selves » présentent un contraste avec « a part of another Man's self »). La
traduction de Coste ne contient rien qui correspond à la phrase pertinente de la section.
Quant à la section 25, Coste traduit « a part of our selves » chaque fois par « partie de
nous-mêmes » : en elle-même la traduction est impeccable ; mais elle cache le lien,
évident dans l'anglais de Locke et essentielle à son argument, entre « my self » et « our
selves »<fnref n="13" />. Coste a besoin d'un pluriel : « le soi », semble-t-il, n'admet pas un pluriel, ou
du moins Coste n'osait pas lui en fournir un<fnref n="14" />.
Un second désavantage du mot « soi » est sémantique ou quasi sémantique.
Regardons les premières occurrences du mot « self » dans la section 9 du chapitre xxvii.
Là Locke explique qu'une personne
is a thinking, intelligent Being, that ... can consider it self as it self, the same thinking thing in different times and places.
Voici la version de Coste:
... un Être pensant & intelligent ... qui se peut consulter soi-même comme *le même*, comme une même chose qui pense en différens tems & en différens lieux.
Locke : « *it self as it self* » . Coste : « soi-même comme le même ». Pourquoi ne
pas « comme soi-même »<fnref n="15" /> ? La force sémantique du mot « self » à l'origine était,
semble-t-il, celle de « same » ou « le même ». Locke, je crois, joue sur ce fait lorsqu'il
écrit « ... *as it self, the same thinking thing ...* » ; et la traduction de Coste fait ressortir
le jeu. Et dans une note, que je citerai ici deux minutes, Coste explique qu'il emploie
« le soi » « pour exprimer ce sentiment que chacun a en lui-même qu'il est *le même* ». Il
n'est pas par hasard que « *himself* » se traduit comme « *lui-même* ». Mais si « *self* »
possède la nuance de « le même », « soi » ne le possède pas. Coste aurait été plus fidèle
à son auteur s'il avait représenté « *the self* » non pas par « le soi » mais par « le même »
... Bref, « le soi » est un barbarisme que Coste a inventé pour traduire l'expression
lockéenne « *the self* » ; mais il n'est pas une traduction idéale : pourquoi Coste l'a-t-il
adoptée ? Il s'est expliqué dans une note qu'il a attachée à la phrase « On ne considère
pas dans ce cas si le même *Soi* ... » :
<footnote n="13">¹³ Dans la section 25, Balibar rend « of our selves » par « de nous-mêmes ou de notre soi ».</footnote>
<footnote n="14">¹⁴ Mais le Robert s.v. *moi* rapporte un pluriel « les mois » de la plume de Balzac...</footnote>
<footnote n="15">¹⁵ Ainsi la traduction de Balibar.</footnote> | 530 | Sciences humaines et arts | |
W2946219899 | Toi, Moi et le Soi | Jonathan Barnes | 2019 | 10.11606/issn.1981-9471.v1isupplementp109-131 | fr | cc-by | Sciences cognitives | Journal of Ancient Philosophy | 7 | Le *moi* de Mr. Pascal m'autorise en quelque manière à me servir du mot *soi*, *soi-même*, pour exprimer ce sentiment que chacun a en lui-même qu'il est *le même*, ou pour mieux dire, j'y suis obligé par une nécessité indispensable ; car je ne saurois expliquer autrement le sens de mon Auteur, qui a pris la même liberté dans sa Langue. Les périphrases que je pourrois employer dans cette occasion, embarasseroient le discours, & le rendroient peut-être tout-à-fait inintelligible.
Il est clair que Coste veut s'excuser de son emploi des expressions « soi » et « soi-même » ; mais la logique de son excuse n'est pas évidente – du moins, elle n'est pas évidente pour moi.
Bien que Coste dise « me servir du mot », il invoque deux mots et non pas un seul. Tous les deux sont employés dans la phrase à laquelle la note s'attache<fnref n="16" />, et Coste doit penser que chaque fois il s'est exprimé de façon irrégulière. Mais de quelle irrégularité veut-il s'excuser ? Je crois que l'irrégularité consiste dans le fait que Coste a employé les expressions « soi-même » et « soi » comme si elles étaient des noms, des substantifs. Ceci est évident dans le cas de « soi », où l'article fait un nom du pronom ; c'est moins évident dans le cas de « soi-même », mais je pense que le fait que l'expression « soi-même » doit être comprise comme l'objet direct du verbe « appeler » après lequel elle se situe, montre qu'elle aussi est comprise comme un nom et pas comme un pronom.
La note se divise en trois morceaux : Coste fait appel à M. Pascal, il invoque une nécessité indispensable, il parle des périphrases. La seconde partie s'introduit par les mots « pour mieux dire ». Qui dit « pour mieux dire » se corrige, de sorte que l'on comprendra la seconde partie comme une correction ou comme un remplacement de la première. Mais de fait il est difficile de comprendre la note de cette façon ; et je pense qu'il faut plutôt traiter les deux premiers morceaux de la note comme s'ils étaient sur le même plan.
Quant au troisième morceau, il comprend la réponse à une objection possible, savoir : « M. Coste, vous dites que vous n'arrivez pas à trouver une traduction satisfaisante des mots de Locke – en ce cas pourquoi ne pas vous contenter d'une périphrase ? ». Coste prétend que les périphrases seraient gênantes, et qu'elles pourraient rendre le texte difficile à comprendre. Tous ceux qui ont essayé de traduire des textes philosophiques lui donneront raison : pour faire une explication de texte, les périphrases – surtout les périphrases commentées – sont très utiles ; mais c'est une chose que d'expliquer un texte, une autre que de le traduire. Dans une traduction, les
<footnote n="16">¹⁶ Cf. *supra*, n. 7.</footnote> | 482 | Sciences humaines et arts | |
W2946219899 | Toi, Moi et le Soi | Jonathan Barnes | 2019 | 10.11606/issn.1981-9471.v1isupplementp109-131 | fr | cc-by | Sciences cognitives | Journal of Ancient Philosophy | 8 | périphrases d'habitude rendent le texte pesant et moche, et parfois elles le rendent difficile à comprendre parce qu'elles cachent les liens sémantiques qui relient ses mots. Selon la deuxième partie de la note, Coste s'est trouvé obligé à choisir « le soi » – ou quelque chose de très semblable – « par une nécessité indispensable ; car je ne saurois expliquer autrement le sens de mon Auteur, qui a pris la même liberté dans sa Langue ». Coste a choisi ses expressions barbares parce qu'il ne pouvait pas traduire autrement les mots de Locke. Pourquoi pas ? D'où se lève cette « nécessité indispensable » ? Je me suis demandé si la dernière clausule ne suggère pas une réponse à la question : Locke « a pris la même liberté dans sa Langue ». C'est-à-dire que l'expression « self » est utilisée par Locke de manière irrégulière, barbare – il s'agit d'un solécisme ; et pour bien traduire un solécisme il faut le représenter par ... un solécisme. C'est un principe de traduction qui n'est pas absurde, et qui expliquerait pourquoi Coste a décidé que, par une nécessité indispensable, il devait se permettre un barbarisme.
On dira que le principe que je viens d'esquisser n'explique pas pourquoi Coste a choisi ce barbarisme-ci, pourquoi il a choisi de mal employer le mot « soi » plutôt que le mot « même » par exemple. On dira aussi que mon interprétation de la deuxième clausule de la note est tirée par les cheveux, que tout ce que Coste veut dire, c'est qu'il ne pouvait pas éviter une expression barbare – et, après tout, Locke s'est trouvé dans la même situation. Peut-être ; mais en ce cas, Coste n'explique pas d'où dérive cette « nécessité indispensable ».
Selon la première partie de la note, « le *moi* de Mr. Pascal m'autorise en quelque manière à me servir du mot *soi*, *soi-même*, pour exprimer ce sentiment que chacun a en lui-même qu'il est *le même* ... ». Puisque Pascal s'est servi de l'expression « le moi », Coste s'est trouvé autorisé « en quelque manière » à employer « le soi ». Or Pascal se sert de l'expression plus d'une fois dans ses *Pensées* ; mais si Coste pense à une entrée en particulier, elle est (je pense) ou bien à 469 (selon la numération de Brunschvicg) ou bien à 323. L'entrée 469 commence ainsi :
> Je sens que je puis n'avoir point été, car le moi consiste dans ma pensée ; donc moi qui pense n'aurais point été, si ma mère eût été tuée avant que j'eusse été animé. ...
(J'avoue que je ne comprends ni la logique ni le sens de cette pensée.) Quant à l'entrée 323, sa première phrase pose la question « Qu'est que le moi ? », et elle développe une idée de Descartes pour répondre que « ce moi ... n'est ni dans le corps ni dans l'âme » – ce qui sert à nous rappeler que Descartes lui-même avait employé l'expression « le moi » : le Robert cite une lettre à Colvius, datée du 14 novembre 1640, où Descartes parle de « ce moy qui pense » ; et il y a un passage dans le *Discours* | 543 | Sciences humaines et arts | |
W2946219899 | Toi, Moi et le Soi | Jonathan Barnes | 2019 | 10.11606/issn.1981-9471.v1isupplementp109-131 | fr | cc-by | Sciences cognitives | Journal of Ancient Philosophy | 9 | (publiée trois ans plus tôt) où à la conclusion d'un argument qui doit établir qui il est, Descartes écrit :
> En sorte que ce Moy, c'est-à-dire, l'Âme par laquelle ie suis ce que ie suis, est entièrement distincte du cors<fnref n="17" />.
> Coste aurait pu faire appel à Descartes plutôt qu'à Pascal.
> Coste fait appel à Pascal : mais pourquoi n'a-t-il pas tout bonnement adopté la formule pascalienne ? Pourquoi calquer « le soi » sur « le moi » plutôt qu'employer « le moi » qui était déjà disponible ? Dans la philosophie contemporaine, on utilise souvent « le soi » et « le moi » comme des expressions équivalentes, voire synonymes. Toi, Francis, quand tu parles de la « conscience » de Locke, tu dis qu'elle est « un ensemble unifié de souvenirs rapportable à un même sentiment du « moi » (self) » ; c'est-à-dire que tu remplaces le « soi » de Coste par un « moi »<fnref n="18" />. Tu n'es pas le premier à l'avoir fait. Dans ses *Nouveaux Essais*, Leibniz cite la section 9 du chapitre xxvii de l'*Essay*, et il commente :
> Je suis aussi de cette opinion, que la conscienciosité ou le sentiment du moy prouve une identité morale ou personnelle.
> Leibniz cite Locke selon la traduction de Coste (qui lui a gentiment envoyé quelques corrections à l'édition publiée) ; mais il remplace le « soi » de Coste par un « moi » – sans commentaire.
> Il y a sans doute des contextes où distinguer entre « le moi » et « le soi » n'a aucune importance. Néanmoins, les deux pronoms « moi » et « soi » ont des significations tout à fait différentes, et la différence est héritée, ou peut être héritée, des deux nominalisations « le moi » et « le soi ». « Moi » et « soi » ne signifie pas la même chose, et la différence sémantique pourrait avoir son importance dans d'autres contextes. En effet, qui dit « le moi » s'exprime à la première personne, qui dit « le soi » s'exprime à la troisième. Qui parle du moi, parle de façon égocentrique (même si ce n'est pas toujours de lui-même qu'il parle). Qui parle du soi parle de n'importe qui. Lorsque Locke discute l'identité personnelle, il ne s'intéresse pas, sauf *per accidens*, à des questions égocentriques. C'est sans doute pourquoi Coste n'a pas adopté l'expression pascalienne.
<footnote n="17">¹⁷ La lettre est imprimée dans Adam et Tannery (éd.), *Œuvres de Descartes* III, p. 247-248 ; le passage du *Discours* se trouve dans la quatrième partie : *ibid.*, VI, p. 33.</footnote>
<footnote n="18">¹⁸ Wolff, *Dire le monde, op. cit.*, p. 132.</footnote> | 455 | Sciences humaines et arts | |
W2946219899 | Toi, Moi et le Soi | Jonathan Barnes | 2019 | 10.11606/issn.1981-9471.v1isupplementp109-131 | fr | cc-by | Sciences cognitives | Journal of Ancient Philosophy | 10 | Coste s'excuse pour « le soi », et il indique que Locke aussi a des raisons pour s'excuser : en effet, Locke « a pris la même liberté dans sa Langue » quand il a parlé du self. Une liberté ? Laquelle ? Et comment Coste le savait-il ?
Dans aucune des éditions anglaises de l'*Essay*, Locke ne s'excuse pour le self. Tout au contraire, il suggère qu'en parlant du self, il ne fait rien d'autre que suivre le bon usage anglais. Dans la section 9 du chapitre xxvii, il dit que « chacun est à lui-même ce qu'il appelle soi-même », et que c'est la conscience « qui fait que chacun est ce qu'il nomme soi-même ». Ce que Coste traduit par « soi-même » est, dans les deux occurrences, « self » (et pas « himself »)<fnref n="19" />. (« Appelle » et « nomme » représente le même verbe anglais, savoir « call ».) Il y a donc quelque chose que tout le monde – selon Locke – appelle « self » ; et évidemment Locke pense que son usage du mot fait partie de cette tradition anglophone. En ce cas, Coste a fait une erreur lorsqu'il parle d'une liberté que Locke aurait prise avec sa propre langue. Mais cela serait très étrange : il faudrait imaginer que Coste soupçonne (à tort) que Locke a pris une liberté avec son anglais ; qu'il n'en dit rien à Locke (qui aurait pu le corriger) ; et qu'il publie son soupçon non confirmé dans une note à sa traduction. Je n'arrive pas à croire que Coste aurait pu se comporter ainsi : je préfère une hypothèse selon laquelle Coste croyait que Locke a pris une liberté parce que Locke lui-même le lui a dit : malgré ce qu'il avait écrit dans l'*Essay*, Locke a reconnu en privé qu'il s'est permis un petit barbarisme.
J'ajoute que les phrases que je viens de citer de la section 9 sont étonnantes. « Every one is to himself, that which he calls self » : il y a quelque chose que chacun appelle, en anglais, « self », et c'est lui-même que chacun appelle ainsi. Ce n'est pas vrai : aucun anglophone ne s'appelle jamais « self » (sauf, bien entendu, si son nom est « Self », comme le grec qui, selon Aristote, s'appelait « ἄνθρωπος »), et je ne crois pas qu'il y ait quelque chose d'autre que lui-même qu'un anglophone appellerait « self ». Bien entendu, j'utilise les pronoms « myself », « yourself », « himself », ... pour nommer moi-même, et toi, et lui, ... Mais jamais « self » tout nu – et quand je fais référence à moi-même par moyen du mot « myself », c'est la partie « my- » et non la partie « -self » qui détermine que c'est à moi que je fais référence.
Il y a une autre chose remarquable. D'habitude, Locke écrit « my self » comme deux mots, là où l'anglais de nos jours écrirait « myself » ; et pareillement pour « him self », « our selves » etc. C'était la convention de son époque, et il n'y a là rien d'étrange. Sauf que Locke parle comme si « my self » était un syntagme sur le même
<footnote n="19">¹⁹ Balibar : « ce qu'il appelle soi » (les deux fois). Je ne sais pas pourquoi Coste se sert d'abord de « appeler » et ensuite de « nommer » pour rendre le verbe « call ».</footnote> | 590 | Sciences humaines et arts | |
W2946219899 | Toi, Moi et le Soi | Jonathan Barnes | 2019 | 10.11606/issn.1981-9471.v1isupplementp109-131 | fr | cc-by | Sciences cognitives | Journal of Ancient Philosophy | 11 | plan que « *my heart* », « *my cat* » et « *my house* » : « *my house* » signifie quelque chose comme « la maison ou j'habite », « mon chat » signifie « le chat qui m'appartient », « *my heart* » indique le cœur qui se trouve dans mon corps – et « *my self* » ? « *my self* » signifie quelque chose qui fait partie de moi, qui se trouve là-dedans .... Du moins dans la section 27 du chapitre xxvii, Locke parle de
l'ignorance où nous sommes concernant la nature de cette *Chose pensante* qui est en nous, & que nous regardons comme *nous-mêmes*.
(En anglais : « ... which we look on as our selves ».) Cette « chose pensante » est sans aucun doute mon *self*. D'un côté, selon Locke, elle est quelque chose qui se trouve *en* moi, qui est donc une partie de moi – comme mon cerveau, ou mon foie, etc. ; de l'autre côté, toujours selon Locke, elle est quelque chose que je regarde « comme moi-même ». Selon Locke, donc, je regarde une partie de moi-même comme moi-même ... ce qui est absurde. Mais si absurde que cela soit, il est évident que Locke pense que l'expression « *my self* » se comprend comme « le *self* qui s'associe à moi » ou quelque chose de semblable.
Il est également évident que Locke interprète le mot « *self* » comme un nom, comme un substantif. Ne faut-il pas conclure que, tout comme Coste a pris le pronom « *soi* » et lui a ajouté un article pour en faire un nom, de même Locke a pris le pronom « *self* », y a ajouté un article défini, et en a fait un nom ? Coste, comme il le dit, a pris « *la même liberté* » que Locke. Un général américain s'est rendu célèbre pendant la guerre du Vietnam par sa violence contre sa langue maternelle plutôt qu'à cause de ses faits militaires : il prenait les noms pour en faire des verbes – « *He verbs his nouns* », on disait. Coste et Locke nominalisent leurs pronoms.
Mais cela n'est pas tout à fait exact : le mot « *soi* » en français est un pronom et rien d'autre ; le mot « *self* » en anglais n'est pas toujours un pronom ou adjectif pronominal : parfois il est un bon substantif. Ainsi l'entrée « *self* » dans l'Oxford English Dictionary, bien que commençant par l'usage pronominal, reconnaît toute une gamme d'usages nominaux du mot – et le Chambers situe l'usage nominal au début de son entrée, en y distinguant une bonne dizaine de sens (parmi lesquels « personality », « ego », « identity », « what one is », ...). Par conséquent, la plainte contre Locke n'est pas – ne doit pas être – qu'il a pris un mot qui n'est jamais employé de manière nominale pour en faire un nom : on l'accuserait plutôt d'avoir pris un usage pronominal du mot « *self* » et d'en avoir créé un barbarisme en le traitant comme un substantif.
Mais il vaut la peine de dire un peu plus au sujet du mot « *self* » ; et il faut commencer, avec l'OED, par l'usage pronominal. Cet usage se montre là où, dans la | 559 | Sciences humaines et arts | |
W2946219899 | Toi, Moi et le Soi | Jonathan Barnes | 2019 | 10.11606/issn.1981-9471.v1isupplementp109-131 | fr | cc-by | Sciences cognitives | Journal of Ancient Philosophy | 12 | langue contemporaine, « self » fonctionne comme un suffixe qui s'attache aux pronoms et aux adjectifs pronominaux pour faire un pronom composé : ainsi « self » s'attache à « him » pour faire « himself », et à « your » pour faire « yourself ». Si le pronom est pluriel, le suffixe est pluriel : « themselves », pas « themself »<fnref n="20" />. La force originale du suffixe, comme je l'ai déjà dit, toujours selon l'OED, est « the same », « la même ». Les pronoms composés ont deux sens, ou deux usages. Il y a un sens emphatique ou distinctif : « J'ai lu le manuscrit *itself* (et non pas une photocopie) » ; « Je l'ai fait myself » – « C'est moi qui l'ai fait ». Il y a aussi un sens réflexif : « *The devil hates himself* » – « Le diable se déteste ». (Les deux usages peuvent se trouver côte à côte dans la même phrase : « *Myself, I shave myself* » – tandis que Clint Eastwood préfère aller chez le coiffeur.)
Le mot « self » fonctionne aussi comme préfixe pronominal : « self-adhesive », « self-determining », « self-mockery », ... et des centaines de mots de la sorte. Cet usage correspond *grosso modo* à l'usage français de « auto » – « autocollant », « autonome », « autodérision » etc. (Mais l'anglais « self- » est dix fois plus fécond que le français « auto- ».) Cet usage du préfixe dérive évidemment de l'usage réfléxive du suffixe.
L'usage le plus répandu est celui qui a atteint son apogée dans le roman *Martin Chuzzlewit* de Charles Dickens. *Chuzzlewit* est une étude de l'égoïsme, de ce que Dickens appelle « *universal self* »; et son égoïste acharné s'écrie : « *Oh self, self, self! At every turn nothing but self!* ». De cet usage du nom dérivent les adjectifs « selfish » et « selfless », puis le nom « selfishness », et ainsi de suite. Il est clair que cette famille d'expressions dépend de l'usage réflexif du suffixe « self » : Chuzzlewit est *selfish* parce qu'il ne s'intéresse qu'à himself; et quant à « self, self, self », il me semble que « self », là, signifie la même chose que « selfishness ». C'est un usage commun; mais il n'a rien à voir avec John Locke.
Il y a d'autres usages quotidiens ou littéraires du nom « self » ; mais ils ne sont pas nombreux. Un exemple doit suffire : « *Their hideous wives, their horrid selves and dresses* ». C'est milord Byron. Le premier « their » fait référence aux maris, le deuxième aux femmes : « Leurs femmes sont hideuses – elles-mêmes sont affreuses ainsi que leurs robes ». L'origine de cet usage se trouve non pas dans l'acceptation réflexive du suffixe, mais plutôt dans son acceptation distinctive. C'est un usage humoristique (que j'aime bien) ; mais lui aussi, il n'a rien à voir avec John Locke.
<footnote n="20">²⁰ L'usage avec l'accusatif d'un pronom est obsolète sauf dans « himself », « herself », « oneself », « itself », et « themselves ». Je ne sais pas pourquoi on dit « himself » plutôt que « hisself » (qui existe, mais pas dans la langue polie), mais « yourself » plutôt que « youself » ...</footnote> | 567 | Sciences humaines et arts | |
W2946219899 | Toi, Moi et le Soi | Jonathan Barnes | 2019 | 10.11606/issn.1981-9471.v1isupplementp109-131 | fr | cc-by | Sciences cognitives | Journal of Ancient Philosophy | 13 | Mais lorsque le mot « self » fonctionne comme suffixe, est-il un nom ou non ?
Voilà la question. Et « self » comme substantif ? Faut-il affirmer ou nier que le suffixe
« self » est un nom ? On pourrait dire que la question n'a aucun sens, car les suffixes
(ainsi que les préfixes) n'appartiennent à aucune des parties du discours. On pourrait
dire « Parfois oui, parfois non » – oui, dans le syntagme « Myself » (où « my » est un
adjectif), non dans « Himself » (où « him » est un pronom). Peut-être sera-t-on tenté de
dire que le suffixe est un nom lorsqu'il est séparé mais pas autrement : lorsque Polonius
conseille à Laërtes « This above all, to thine own self be true, and it must follow etc. » –
le mot « self » dans « thine own self » est séparé de « thine », et doit être compris
comme substantif. (Sauf si l'on décide que « thine ... self » est une tmèse ... : en ce cas,
prenons le cardinal Newman, dans son Dream of Gerontius : « God's Presence, and his
very Self, and Essence all divine » – où il n'est pas question de tmèse, et où
« presence », « self », et « essence » sont sur le même plan grammatical.) On pourrait
dire ... On pourrait dire : mais que faut-il dire ? À vrai dire, il me semble que la
question n'a aucune réponse correcte : si l'on exige une réponse coûte que coûte, il faut
en inventer une – il n'y a aucune réponse correcte et cachée que l'on pourrait espérer
découvrir un de ces beaux matins.
Et peu importe. Selon Coste, Locke, en parlant du self a pris « la même liberté
avec sa langue ». Je pense que Coste a raison quand il dit que Locke a pris une liberté,
mais qu'il a tort quand il dit qu'il a pris la même liberté que lui, Coste, a prise en parlant
du soi. En effet, l'usage lockéen du mot « self » est barbare ; mais il n'est pas barbare
parce que Locke l'emploie comme un substantif – il est barbare parce que quand il
l'emploie dans des syntagmes de la sorte « myself » et « himself », il le comprend
comme s'il était sur le même plan que « cat » dans « my cat » et « his cat ». Le mot
« sake » est un nom. On dit « for my sake », « for God's sake », etc. Il serait absurde de
traiter « for my sake » comme étant sur le même plan que « for my cat ». Pareillement
pour « for my part », et « for myself ». L'expression « le soi » est un solécisme français
qui s'explique par son histoire : il a été inventé pour représenter un solécisme anglais.
Mais un solécisme peut en cacher un autre.
Et alors ? Le jargon de n'importe quelle science est plein de barbarismes et de
solécismes ; et la philosophie n'est pas une exception à la règle. On n'aime pas les
usages barbares, mais on les tolère – sous deux conditions. D'abord, comme n'importe
quelle nouveauté linguistique, un usage barbare doit être accompagné d'une explication
sémantique : celui qui l'introduit doit indiquer le sens qu'il lui confère. Ensuite, l'usage
doit être incontournable, ou du moins difficile à contourner : on ne l'admettra dans le | 585 | Sciences humaines et arts | |
W2946219899 | Toi, Moi et le Soi | Jonathan Barnes | 2019 | 10.11606/issn.1981-9471.v1isupplementp109-131 | fr | cc-by | Sciences cognitives | Journal of Ancient Philosophy | 14 | lexique que si la langue naturelle n’arrive pas à exprimer ce que l’usage nouveau exprime, ou du moins n’arrive pas à l’exprimer de manière claire et concise. On se demandera donc si le barbarisme qu’est « *the self* » est incontournable, et s’il se présente chez Locke muni d’une explication sémantique satisfaisante.
Les auspices, il faut l’avouer, ne sont pas favorables. J’ai déjà cité le passage vers la fin de sa discussion de l’identité personnelle où Locke parle de « cette *Chose pensante* qui est en nous, & que nous regardons comme *nous-mêmes* », et j’ai indiqué que ce que dit Locke n’est que peu cohérent ; et là où Locke introduit le mot « *self* », dans la section 9, il ne nous offre aucune définition, aucune explication. Mais, dira-t-on, Coste a rempli cette lacune. En effet, dans la note qu’il a attachée à la section 9 il explique qu’il se sert « du mot *soi*, *soi-même*, pour exprimer ce sentiment que chacun a en lui-même qu’il est *le même* ». Cette explication, que j’ai déjà citée, est fondée sur une formule de la plume de Locke lui-même : « un Être pensant & intelligent ... qui se peut consulter *soi-même* comme *le même* ». Ce que Coste écrit ne peut évidemment pas être accepté tel quel. D’abord, Locke ne veut pas employer « *self* » pour exprimer un sentiment : celui qui parle de *himself* ne parle pas d’un sentiment – il parle de lui-même, d’une personne, d’un homme, d’une chose pensante, ..., de tout sauf d’un sentiment. Mais sans doute Coste ne veut pas dire ce qu’il a dit : ce qu’il veut dire est sans doute quelque chose comme ceci : l’expression « *soi* » signifie « chose qui a le sentiment qu’elle est la même ». Ensuite, il n’y a aucun sentiment de la sorte : personne ne peut penser de lui-même (ou de n’importe quoi) « qu’il est le même », car les mots « qu’il est le même » ne constituent pas une phrase complète. (Le même *quoi* ? Le même *que quoi* ?) Or, là où Coste écrit « consulter *soi-même* comme *le même* », Locke a écrit « *consider it self as it self* ». Pourquoi ne pas adapter l’explication de Coste pour affirmer que l’expression « *the self* » désigne un être qui peut penser de lui-même comme étant lui-même ?
Cette explication marche bien avec ce que Locke dit ailleurs. Ainsi, la section 17 commence par cette phrase :
> Le *soi* est cette chose pensante, intérieurement convaincue de ses propres actions<fnref n="21" /> ... qui sent du plaisir et de la douleur, qui est capable de bonheur et de misère, & qui par-là est intéressée pour *soi-même*, aussi loin que cette *con-science* peut s'étendre.
Il ne s’agit pas là, bien entendu, d’une explication du sens du mot « *self* », mais plutôt d’une élaboration de ce que c’est qu’être un *self* : la partie définitionnelle, on
<footnote n="21">²¹ Locke : « conscious » ; Balibar : « conscient » ; Coste : « intérieurement convaincue de ses propres actions ».</footnote> | 522 | Sciences humaines et arts | |
W2946219899 | Toi, Moi et le Soi | Jonathan Barnes | 2019 | 10.11606/issn.1981-9471.v1isupplementp109-131 | fr | cc-by | Sciences cognitives | Journal of Ancient Philosophy | 15 | pourrait dire, consiste dans la première clausule – en anglais : « *Self is that conscious, thinking thing* ». À la fin de la section 21 on lit qu’
il est certain qu’on ne sauroit placer l’identité personnelle dans aucune autre chose que
dans la *con-science*, qui seule fait ce qu’on appelle *soi-même*, sans s’embarrasser dans de
grandes absurdités.
*Consciousness ... is that alone which makes what we call self*<fnref n="22" />.
Disons donc que le nom « self » signifie « chose consciente et pensante », que le mot « self » est vrai d'un objet si, et seulement si, l'objet est conscient ; et admettons que cela suffise à conférer un sens sur le barbarisme. Il faut dire que ce sens est loin du sens ordinaire du mot « self », qui n'a rien à voir avec la conscience, ni avec la pensée.
Considérons les trois phrases suivantes :
*The President admires himself*
*The cat washes herself*
*The oven cleans itself*
Trois usages du suffixe « self » ; trois pronoms réflexifs ; trois expressions
parallèles du point de vue grammatical et aussi du point de vue sémantique. Personne ne
pensera qu’un four *itself* peut penser, ni que l’usage de « *itself* » est, pour cette raison,
trompeur ou inapproprié. Un bon cartésien croit que les chats ne peuvent pas penser : il
sera néanmoins content de dire que *the cat washes herself*, il ne craindra pas qu’on lui
attribue une idée selon laquelle Willie est une *res cogitans*. Quant au Président, il pense,
sans doute, à ceci et à cela et souvent à lui-même : mais on ne lui attribue pas cette
activité mentale en lui appliquant le mot « *himself* ». Locke a pris une liberté : il a
légitimé un mot bâtard en lui attachant un sens sur lequel il n’avait aucun droit.
Néanmoins, le mot « self », comme Locke veut l'employer, est doté d'un sens ; et
par conséquent, l'expression « le soi » se présente aux francophones munie d'un sens.
Mais a-t-on besoin de « *the self* », de « le soi » ? Appartiennent-ils aux
incontournables ? Bien entendu que oui – dira-t-on – parce que comment discuter
autrement la question de l'identité personnelle ? Bien que Locke n'ait pas inventé
l'identité personnelle comme objet d'attention philosophique, il lui a rendu sa forme
moderne, ce qu'il a pu faire précisément grâce au fait qu'il a introduit l'expression « *the
self* ». On n'arrivera pas à bien diriger un débat anglophone sur l'identité personnelle
sans se servir de l'expression « *the self* ». Du moins, pour être plus modeste, Locke
n'aurait pas pu discuter l'identité personnelle comme il le voulait sans parler des *selves*.
<footnote n="22">²² Balibar : « ... la conscience qui est la seule chose qui fait ce que nous appelons soi » (p. 169).</footnote> | 475 | Sciences humaines et arts | |
W2946219899 | Toi, Moi et le Soi | Jonathan Barnes | 2019 | 10.11606/issn.1981-9471.v1isupplementp109-131 | fr | cc-by | Sciences cognitives | Journal of Ancient Philosophy | 16 | Mais si – il aurait pu le faire, sans la moindre difficulté. Ainsi témoigne Henry Lee, Fellow émérite d’Emmanuel College et pasteur de l’église de Tichmarsh dans le comté de Northamptonshire. En 1702 Lee a publié à Londres un livre intitulé : *Anti-scepticism : or, Notes upon each Chapter of Mr Lock’s Essay concerning Human Understanding*<fnref n="23" />. Il l’avait composé à l’intention de ses deux fils, qui étaient étudiants et par conséquent exposés à la philosophie de Locke. Lee craignait qu’ils ne puissent être infectés par la pensée innovatrice et athée de l’*Essay* ; et ses *Notes* devaient les vacciner contre la maladie. Lee soumettait chaque paragraphe de Locke à une critique détaillée, et ses remarques sur le chapitre xvii du Livre II étaient particulièrement vertes. Or, tout en discutant ponctuellement tout ce que Locke a écrit au sujet de l’identité personnelle, Lee n’emploie jamais le substantif « self », ni au singulier ni au pluriel. La critique de Lee n’est pas brillante, mais elle n’est pas stupide non plus ; Lee n’est pas un adversaire bienveillant, mais il n’est pas un polémiste superficiel ; et s’il y a des malentendus et des erreurs dans ce qu’il propose, ils ne dépendent pas du fait que le terme « *the self* » est absent de son livre. C’est-à-dire que l’on peut très bien présenter et critiquer la théorie lockéenne de l’identité personnelle sans jamais se servir de l’expression « *the self* » et que par conséquent cette expression n’est pas une partie incontournable d’une telle discussion.
De fait, il n'y a rien là qui doive nous étonner. La formule lockéenne que Coste a adaptée dans sa note pour expliquer le mot « soi » est employée par Locke pour expliquer ce qu'il comprend pas le mot « *person* » ; et la section 26 du chapitre xxvii commence ainsi :
> Je regarde le mot de *Personne* comme un mot qui a été employé pour désigner précisément ce qu'on entend par *soi-même*. Partout où un Homme trouve ce qu'il appelle *soi-même*, je crois qu'un autre peut dire que là réside la même personne.
Le mot « *person* » désigne précisément « *the self* ». Ce fait est établi plus nettement dans l'anglais de Locke, où la première phrase est : « *Person, as I take it, is the name for this self* »<fnref n="24" />. (Je ne comprends pas pourquoi Coste a produit une version deux fois plus longue – mais peu importe.) Remplaçons « *self* » par « *person* », et rien n’est changé. C’est ce que Lee a fait, sans jamais (j’imagine) y réfléchir. C’est ce que Locke lui-même aurait pu faire.
<footnote n="23">²³ H. Lee, *Anti-scepticism or Notes upon each Chapter of Mr Lock's Essay concerning Human Understanding*, Londres, 1702 ; réimpr. Olms, Hildesheim, 1973.</footnote>
<footnote n="24">²⁴ La clausule « as I take it » est ambiguë : « le mot ... tel que je l'emploie ... » (Balibar) ; « Je regarde le mot ... » (Coste). On donnera sa voix à Coste, qui a pu consulter Locke.</footnote> | 512 | Sciences humaines et arts | |
W2946219899 | Toi, Moi et le Soi | Jonathan Barnes | 2019 | 10.11606/issn.1981-9471.v1isupplementp109-131 | fr | cc-by | Sciences cognitives | Journal of Ancient Philosophy | 17 | Mais il ne l'a pas fait : pourquoi pas ? Lorsque Locke introduit le mot « self » dans sa discussion de l'identité personnelle il l'attache (pour ainsi dire) plutôt à l'identité qu'à la personne – peut-être était-il conscient de l'origine du mot et de ses liens sémantiques avec l'identité. En ce cas, le mot « self » souligne quelque chose qui n'est présent que de façon implicite dans le mot « person ». Il y a une autre possibilité : dans leurs usages emphatiques, les pronoms « myself », « yourself », etc. servent parfois à distinguer l'objet ainsi désigné des choses qui lui sont associées – par exemple, son essence de ses accidents (« God's ... very Self ... »). Il est possible que là aussi il y ait eu, aux yeux de Locke, une différence entre « self » et « person ». Mais il s'agit là d'hypothèses qui, pour le moins, ne sont jamais articulées par Locke lui-même. Et en tout état de cause, il est évident que si l'on veut parler de l'identité ou de l'essence des personnes, on peut le faire sans convoquer le mot « self » : on a les mots « identité » et « essence ».
Les expressions « *the self* » et « *le soi* » n'ont aucune raison d'être : elles ne sont pas nécessaires, ni même avantageuses, pour une discussion de l'identité personnelle – ni pour aucune autre discussion philosophique ou non-philosophique. Pourquoi ne pas les bannir ? Bien entendu, « *le self* » et « *le soi* » sont employés sans gêne par les philosophes qui discutent les problèmes de la personne : ils font partie du jargon standard, ils ne sont plus (dira-t-on) des barbarismes. On pourrait les laisser tranquilles bien que leurs origines soient douteuses : les fils bâtards des rois d'Angleterre sont devenus des marquis, des ducs même – les mots bâtards d'une époque lointaine sont devenus des expressions légitimes. Mais ils sont – du moins à mes oreilles – des expressions ingrates ; ils ne contribuent en rien à la discussion ; et ils ont été responsables de plusieurs bêtises philosophiques. Je ne gaspillerai pas de l'encre à propos du soi de Jean-Paul Sartre ; mais je ne peux pas m'empêcher de citer un passage qui doit compter parmi les plus absurdes de la philosophie anglophone. Lorsque David Hume, dans l'Appendice à son *Traité de la Nature Humaine*, résume sa pensée sur l'identité personnelle, il écrit ce qui suit :
> Lorsque je dirige ma réflexion vers *moi-même*, je n'arrive jamais à percevoir ce *soi* sans une ou plusieurs perceptions ; je n'arrive pas non plus à percevoir quelque chose d'autre que ces perceptions. C'est donc le système de ces perceptions qui constitue le soi<fnref n="25" />.
Hume dirige son attention vers lui-même : il veut percevoir son *self* : il regarde là-dedans : il ne perçoit rien sauf des perceptions ... Quel capharnaüm. La conclusion,
<footnote n="25">²⁵ David Hume, *A Treatise of Human Nature*, éd. A. Selby-Bigge, rev P. H. Nidditch (Oxford, 1978²), p. 634.</footnote> | 514 | Sciences humaines et arts | |
W2946219899 | Toi, Moi et le Soi | Jonathan Barnes | 2019 | 10.11606/issn.1981-9471.v1isupplementp109-131 | fr | cc-by | Sciences cognitives | Journal of Ancient Philosophy | 18 | malgré le « donc », ne suit évidemment pas des prémisses. Nonobstant ce qu'il affirme,
Hume a assurément perçu beaucoup de choses en dehors de ses propres perceptions. À
vrai dire, il n'a jamais perçu aucune perception, car les perceptions ne sont pas des
choses perceptibles. Enfin, Hume a regardé dans le mauvais endroit : s'il avait pris une
glace il aurait vu ce qu'il cherchait, savoir un grand gaillard écossais. Pourquoi regarder
dedans et non pas dehors ? Parce que le self que Hume cherchait se trouve, selon Locke,
là-dedans.
Abandonnons « self » et « soi » : gardons « person » et « personne ». Mais on
n'est pas encore sorti de l'auberge. Henry Lee, qui a laissé de côté le mot « self »,
n'avait rien trouvé à dire contre le terme lockéen « personne » ; et on dira peut-être que
si l'on veut discuter l'identité personnelle, on ne peut guère s'en abstenir. Mais quant à
moi, comme le bon Dieu de S. Paul, je ne fais pas acception de personnes – du moins de
personnes lockéennes. En effet la conception lockéenne d'une personne est un hybride.
Au commencement de sa discussion de l'identité personnelle, Locke propose
une description de ce qu'il entend par le mot anglais « person » ; et, à la fin de la
discussion, il nous rappelle que le mot est « a forensic term », « un terme du barreau ».
La fin ne s'accorde pas bien avec le commencement. La description se lit ainsi :
Cela posé, pour trouver en quoi consiste l'identité personnelle, il faut voir ce qu'emporte
le mot de personne. C'est, à ce que je crois, un Être pensant & intelligent, capable de
raison & de réflexion, & qui se peut consulter soi-même comme le même, comme une
même chose qui pense en différens termes & en différens lieux ; ce qu'il fait uniquement
par le sentiment qu'il a de ses propres actions26, lequel est inséparable de la pensée, & lui
est, ce me semble, entièrement essentiel, étant impossible à quelque Être que ce soit
d'apercevoir sans apercevoir qu'il aperçoit.
L'identité personnelle est fixée par les deux concepts de l'identité et de la
personne, car, de manière générale, pour comprendre ce que c'est qu'être le même F, il
faut savoir et ce que c'est un F et ce que c'est que l'identité. Donc, la question se pose :
qu'est-ce qu'une personne ? c'est-à-dire : Que veut dire le mot « personne » ?
L'explication du mot « person » que Locke propose est-elle correcte ? Henry Lee,
qui, comme la plus grande partie des commentateurs, pense que Locke a voulu donner
une définition lexique du mot, s'est plaint :
À la définition je n'ai rien à ajouter sauf qu'elle est trop longue et semble être trop
gonflée afin de correspondre à son Idée. En effet, les mots un Être intelligent, capable de
<footnote n="26">26 « le sentiment ... actions » : « consciousness » (Locke) ; « conscience » (Balibar).</footnote> | 504 | Sciences humaines et arts | |
W2946219899 | Toi, Moi et le Soi | Jonathan Barnes | 2019 | 10.11606/issn.1981-9471.v1isupplementp109-131 | fr | cc-by | Sciences cognitives | Journal of Ancient Philosophy | 19 | raison et de réflexion sont suffisamment spacieux (big enough) pour comprendre tout le reste<fnref n="27" />.
Je suis d'accord avec Lee en pensant que, prise comme une définition, la formule de Locke est trop longue – en particulier, qu'elle comprend quelques éléments qui sont superflus en tant qu'impliqués par d'autres éléments. De fait, on dira la même chose de la version abrégée de Lee, car « qui peut raisonner et réfléchir » entraîne « qui est intelligent ». De plus, si « réfléchir » signifie une pensée réflexive, alors « raisonner » sera également superflu : qui « se peut consulter soi-même ». Quant à Locke, il affirme à la fin de la section 9 que
puisque la *con-science* accompagne toujours la pensée, et que c'est-là ce qui fait que chacun est ce qu'il nomme *soi-même*, & par où il se distingue de toute autre chose pensante : c'est aussi en cela seul que consiste l'*identité personnelle*, ou ce que fait qu'un *Être raisonnable* est toujours *le même*.
« *In this alone consists personal Identity, i.e. the sameness of a rational Being* » : la pensée est toujours accompagnée par la conscience, lorsqu'on pense on est toujours conscient du fait que l'on pense – on pourrait donc définir le mot « person » tout simplement comme « *rational being* ».<fnref n="28" /> Et si l'on n'accepte pas l'idée contestable de Locke selon laquelle la pensée est toujours accompagnée par la conscience, on peut dire qu'une personne n'est rien d'autre qu'un être conscient.
C'est, je crois, cette conscience, cette réflexivité, qui a persuadé maints
philosophes qu'il y a quelque chose d'essentiellement égocentrique dans la conception
(lockéenne) d'une personne. Si une personne doit pouvoir « consulter soi-même comme
le même », n'en suit-il pas qu'il doit avoir maîtrisé la première personne, qu'il doit être
capable de formuler des pensées de la sorte : « Moi, je fais ceci et cela » ? Bien entendu,
lorsque je consulte moi-même, je me dis d'habitude des choses comme « Je dois me
rappeler que demain je vais à Paris » – en réfléchissant sur moi-même, j'emploie
d'habitude la première personne. Mais parfois je m'adresse à la deuxième personne :
« Barnes, tu es paresseux – lève-toi, il est tard ». Et on peut toujours imiter Jules-César
en employant la troisième personne : je puis faire référence à moi-même en disant
« Barnes est en retard comme d'hab ». Je ne veux pas dire, bien entendu, que les
expressions « je » et « Barnes » ont le même sens, ni même qu'elles ont le même sens
lorsque c'est Barnes qui les profère. Je dis tout simplement que je puis penser à moi-
même sans jamais utiliser la première personne.
<footnote n="27">²⁷ H. Lee, *Anti-scepticism, op. cit.*, p. 124.</footnote>
<footnote n="28">²⁸ J. Locke : « rational being » ; Coste : « être raisonnable » ; Balibar : « être rationnel ».</footnote> | 486 | Sciences humaines et arts | |
W2946219899 | Toi, Moi et le Soi | Jonathan Barnes | 2019 | 10.11606/issn.1981-9471.v1isupplementp109-131 | fr | cc-by | Sciences cognitives | Journal of Ancient Philosophy | 20 | D'accord – mais peut-on « consulter soi-même comme le même » sans se servir de
la première personne ? On peut bien évidemment consulter quelque chose d'autre
« comme le même » sans utiliser la première personne : « Willie là (on me demande),
c'est le même chat que j'ai vu la dernière fois que j'étais aux Charmilles ? ». Pour
penser à quelque chose « comme le même », il suffit de se dire quelque chose comme
« Cet objet-là, c'est le même vélo que j'ai eu quand j'étais un enfant ». Ceci étant le cas,
si je peux parler de moi-même sans employer la première personne, je peux parler de
moi-même « comme le même » sans employer la première personne.
En tout état de cause, une personne, selon la formule lockéenne, est une chose qui
peut penser d'elle-même. La section 26 commence comme suit :
Je regarde le mot *Personne* comme un mot qui a été employé pour désigner précisément ce qu'on entend par *soi-même*<fnref n="29" />. Partout où un Homme trouve ce qu'il appelle *soi-même*, je crois qu'un autre peut dire que là réside la même personne. Le mot de *Personne* est un terme du Barreau qui *approprie* des actions, & le mérite ou le démérite de ces actions ; & qui par conséquent n'appartient qu'à des Agens intelligens, capables de Loi, et de bonheur ou de misère.
Le mot « *person* » désigne le *self* ; de plus, il est « un terme du barreau » – en anglais, « *a forensic term* »<fnref n="30" /> ? Sans doute fait-il partie de la terminologie des juristes – mais il appartient également au langage des théologiens et au jargon des grammairiens – et de plus il a des usages qui ne sont pas techniques. (Si je dis « *He was not a very nice person* », je ne fais pas allusion à la grammaire, ni à la théologie, ni à la jurisprudence.) Or Locke ne croyait pas que le mot « *person* » n'avait qu'un seul usage, à savoir celui des juristes : par conséquent, lorsqu'il dit que le mot « est un terme du barreau », il doit vouloir indiquer que quand il emploie le mot ici, dans ce chapitre de son *Essay* et dans un contexte où il parle de l'identité personnelle, il faut le comprendre selon son usage judiciaire.
Quel est cet usage ? Dans un manuel anglais sur la jurisprudence, l'entrée pour « person » commence ainsi :
Dans la loi, une personne est n'importe quelle entité qui est reconnue comme ayant une
existence légale tout en étant capable d'intenter et d'être l'objet d'un procès, et, de
manière générale, étant dotée des droits et sujet aux devoirs et aux obligations<fnref n="31" />.
<footnote n="29">²⁹ Sur cette phrase voir *supra*, p. 16.</footnote>
<footnote n="30">³⁰ Balibar : « un terme du langage judiciaire » (p. 177).</footnote>
<footnote n="31">³¹ David M. Walker, *The Oxford Companion to Law* (Oxford, 1980), p. 949.</footnote> | 496 | Sciences humaines et arts | |
W2946219899 | Toi, Moi et le Soi | Jonathan Barnes | 2019 | 10.11606/issn.1981-9471.v1isupplementp109-131 | fr | cc-by | Sciences cognitives | Journal of Ancient Philosophy | 21 | Cela correspond à ce que Locke dit quand il explique que le mot « *person* »
« *approprie* des actions, & le mérite ou le démérite de ces actions ... ». Mais cela ne
correspond plus lorsque Locke continue en disant : « ... et qui par conséquent
n'appartient qu'à des Agens intelligens, capables de Loi, et de bonheur ou de misère ».
La référence aux agents et à leurs actions est essentielle à l'argument de Locke ; en
effet, c'est elle qui relie l'usage du barreau à la description du terme « *person* » qui se
trouve au début de la section 9 et qui sous-tend toute la discussion de l'identité
personnelle. Mais quand Locke dit « par conséquent », il commet un *non sequitur*
grossier.
Les personnes reconnues comme telles par la loi – les personnes légales – ne sont
pas nécessairement des agents intelligents. L'entrée dans le manuel anglais se poursuit
ainsi :
La catégorie des personnes légales comprend la plus grande partie des personnes
naturelles et vivantes et aussi les personnes légales ou juridiques, comme par exemple les
corporations, qui possèdent une existence légale tout à fait indépendante des personnes
qui, pour l'instant, sont les membres de la corporation<fnref n="32" />.
Il y a des actions faites par des entreprises, des sociétés, des États ; par la SNCF,
par le CNRS, par les États Unis...; et ces actions ont leurs mérites et leurs démérites.
Les êtres de cette sorte sont des personnes selon le sens judiciaire du mot « person ».
Mais ils ne sont pas des agents intelligents, ils ne sont pas capables de bonheur et de
misère – ils ne sont pas des personnes selon la description lockéenne : la SNCF ne
pense jamais à rien, le CNRS ne peut pas réfléchir, et quant aux États Unis...
Les juristes connaissent une distinction entre deux types de personnes légales : ils
distinguent entre personnes « naturelles » et personnes « artificielles ». Une personne
« naturelle » est une personne selon la description de Locke, une personne artificielle ne
remplit pas les conditions établies dans la description. Il y a donc des personnes légales
qui ne sont pas des personnes selon la description lockéenne. De plus, il y a des
personnes naturelles qui ne sont pas des personnes juridiques : les enfants, les fous, la
plus grande partie des arrière-grands-parents-ne sont pas ou ne sont pas encore ou ne
sont plus responsables de ce qu'ils font ; mais ils sont des êtres conscients. Être
conscient de ce que l'on fait et en être responsable ne vont pas forcément ensemble.
Il y a deux éléments dans la conception lockéenne, l'élément indiqué par le terme
« conscience » et l'élément signalé par la référence au barreau, et ces deux éléments ne
<footnote n="32">³² *Ibid*.</footnote> | 467 | Sciences humaines et arts | |
W2946219899 | Toi, Moi et le Soi | Jonathan Barnes | 2019 | 10.11606/issn.1981-9471.v1isupplementp109-131 | fr | cc-by | Sciences cognitives | Journal of Ancient Philosophy | 22 | sont pas équivalents l'un à l'autre. C'est pourquoi j'ai dit que la conception lockéenne d'une personne est un hybride. Mais pourquoi hybrider ? Peut-être pour des raisons eschatologiques ? La doctrine chrétienne de la résurrection des morts présuppose que la chose qui sera jugée est responsable des actions et passions qu'elle a expérimentées ici-bas. La doctrine présuppose également que la chose qui est responsable sera consciente du bonheur du paradis ou des douleurs infernales. Si la chose jugée n'est pas responsable, alors le Jugement dernier ne sera pas juste, car il ne faut ni récompenser ni punir ceux qui ne sont pas responsables de leurs actions. Si la chose jugée n'est pas consciente de ce qui lui arrivera, alors le Jugement est inutile, car il est absurde de punir ou de récompenser un être qui n'est pas conscient d'être récompensé ou puni. Les tribunaux ici-bas s'intéressent aux personnes légales et à leur identité en tant que telles. Le Tribunal céleste s'occupera des choses qui sont des personnes à la fois légales et naturelles ; et ce qui compte pour ceux qui s'intéressent à leur avenir, et surtout à leur avenir *post mortem*, est (pour ainsi dire) une double identité personnelle – l'identité d'une personne hybride.
Les hybrides sont jolis dans le jardin ; mais lorsqu'on les rencontre dans les champs philosophiques, il faut s'en méfier. En particulier, si l'on s'intéresse aux conditions d'identité d'un être hybride, il faut attendre une conjonction de conditions. Lorsque l'accusé se présente aux juges du Tribunal dernier, ils devront se demander si c'est la même personne naturelle et aussi la même personne légale qui a fait ceci et cela. C'est-à-dire qu'ils devront se poser deux questions, sans savoir *a priori* si les deux questions recevront la même réponse. En tout état de cause, et mis à part le Jugement dernier, il est souhaitable de distinguer soigneusement entre personne naturelle et personne juridique. En d'autres termes, il vaut la peine de tenir à part questions de conscience et questions de responsabilité.
Après ces escarmouches commence la grande bataille : quelles sont les conditions qui fixent l'identité des personnes naturelles ? Il me déplaît de me trouver en accord avec un évêque, même avec un évêque anglican du dix-huitième siècle ; mais je pense que Joseph Butler, évêque de Durham, avait raison quand il affirmait que « la conscience d'être la même personne présuppose l'identité personnelle, et par conséquent ne peut pas la constituer »<fnref n="33" />. La conscience d'être la même personne ne peut constituer l'identité personnelle parce qu'elle la présuppose. C'est-à-dire que « person »
<footnote n="33">³³ J. Butler, « Of personal identity », dans son *Analogy of Religion, natural and revealed* (Londres, J. M. Dent and Sons, 1736) – je cite selon l'édition publiée à Oxford, Oxford University Press, 1874, p. 320.</footnote> | 468 | Sciences humaines et arts | |
W2946219899 | Toi, Moi et le Soi | Jonathan Barnes | 2019 | 10.11606/issn.1981-9471.v1isupplementp109-131 | fr | cc-by | Sciences cognitives | Journal of Ancient Philosophy | 23 | ou « être conscient » se trouve sur le même plan que « président » ou « être bleu » :
l'identité des présidents et êtres bleus est déterminée par une identité substantielle – par
l'identité d'un homme, ou d'une fleur ; de même, l'identité d'une personne ou d'un être
conscient est déterminée par l'identité d'un homme ...
Mais tout cela, mon cher Francis, est pour une autre fête. Quant à ce que je viens
de t'écrire, je sais bien que ce n'est pas digne de son occasion. Mais je crois que tu
l'accepteras comme un souvenir des beaux jours passés et en témoignage d'une
chaleureuse estime.
Bien affectueusement
Jonathan
Bibliographie
Balibar Étienne, *John Locke : Identité et différence – l'invention de la conscience*, Paris, Seuil, coll. « Essais », 1998.
Barnes Jonathan, *The Presocratic Philosophers*, London, Routledge, 1982².
Butler Joseph, *Analogy of Religion, natural and revealed*, Londres, J. M. Dent and Sons, 1736, réimp. Oxford, Oxford University Press, 1874.
Descartes René, *Œuvres*, éd. Ch. Adam et P. Tannery, 11 vol., nouvelle présentation par B. Rochot et P. Costabel, Paris, Vrin-CNRS, 1964-1974 (édition reprise en 11 vol. au format de poche, Paris, Vrin, 1996).
Lee Henry, *Anti-scepticism : or, Notes upon each Chapter of Mr Lock's Essay concerning Human Understanding*, Londres, 1702; réimpr. Olms, Hildesheim, 1973.
Hume David, *A Treatise of Human Nature*, éd. A. Selby-Bigge, rev. P. H. Nidditch, Oxford, 1978².
Locke John, *Essai philosophique concernant l'entendement humain*, traduit de l'anglois par M. Coste, cinquième édition, revue et corrigée, Amsterdam et Leipzig, 1755 (réimprimée avec des notes d'E. Naert, Paris, Vrin, 1989).
Nidditch Peter H. (éd.), *John Locke : An Essay concerning Human Understanding*, Oxford, Clarendon Press, 1975.
Pascal Blaise, *Pensées*, Paris, Flammarion, 2015.
Ritter Joachim et Karlfried Gründer (éd.), *Historische Wörterbuch der Philosophie*, vol 9, Basel-Stuttgart, Schwabe, 1995.
Rolland Romain, *Jean-Christophe*, Paris, Albin Michel, 1961.
Walker David M., *The Oxford Companion to Law*, Oxford, Clarendon Press, 1980.
Wolff Francis, *Dire le monde*, Paris, Presse universitaires de France, 1997. | 330 | Sciences humaines et arts | |
hal-01717835 | Construction d'un modèle numérique de substitut de tête humaine sous impact balistique | Nicolas Leconte; Christophe Maréchal; Seddick Shiri; François Bresson; Thomas Collard | 2013 | fr | CC0 | Physique | hal | 1 | # Construction d'un modèle numérique de substitut de tête humaine sous impact balistique
Nicolas Leconte, Christophe Maréchal, Seddick Shiri, François Bresson, Thomas Collard
► To cite this version:
Nicolas Leconte, Christophe Maréchal, Seddick Shiri, François Bresson, Thomas Collard. Construction d'un modèle numérique de substitut de tête humaine sous impact balistique. 11e colloque national en calcul des structures, CSMA, May 2013, Giens, France. hal-01717835
HAL Id: hal-01717835
https://hal.science/hal-01717835v1
Submitted on 26 Feb 2018
HAL is a multi-disciplinary open access
archive for the deposit and dissemination of sci-
entific research documents, whether they are pub-
lished or not. The documents may come from
teaching and research institutions in France or
abroad, or from public or private research centers.
L'archive ouverte pluridisciplinaire HAL, est
destinée au dépôt et à la diffusion de documents
scientifiques de niveau recherche, publiés ou non,
émanant des établissements d'enseignement et de
recherche français ou étrangers, des laboratoires
publics ou privés.
<figure><img src="image_1.png" /></figure>
Distributed under a Creative Commons CC0 1.0 - Universal - International License | 167 | Ingénierie et technologie | ||
hal-01717835 | Construction d'un modèle numérique de substitut de tête humaine sous impact balistique | Nicolas Leconte; Christophe Maréchal; Seddick Shiri; François Bresson; Thomas Collard | 2013 | fr | CC0 | Physique | hal | 2 | # Construction d'un modèle numérique de substitut de tête humaine sous impact balistique
Nicolas LECONTE<fnref n="1" />*, Christophe MARECHAL<fnref n="1" />, Seddick SHIRI<fnref n="1" />, François BRESSON<fnref n="2" />, Thomas COLLARD<fnref n="3" />
**Résumé** — L'expertise judiciaire concernant les effets physiques d'un tir par arme à feu se limite actuellement à la comparaison avec des cas réels précédemment rencontrés ou avec des cas rapportés dans la littérature. Il s'avère donc nécessaire de développer les connaissances concernant les phénomènes de balistique lésionnelle, afin de lier les paramètres physiques du projectile aux caractéristiques des lésions. Il est donc proposé, dans le cadre du projet ANR SUBSITETE de développer à la fois un substitut physique bio-fidèle de la tête humaine sous impact balistique, et le modèle numérique associé. C'est sur ce dernier que se focalise l'article, en proposant une réflexion sur le choix des techniques numériques, à la fois pour la discrétisation du projectile et pour celle du substitut. La MEF semble être la technique la plus appropriée à la représentation du projectile, au moins lorsqu'il ne se fragmente pas. Des cas tests complémentaires sont nécessaires pour valider une discrétisation pour le substitut, en particulier en ce qui concerne la fragmentation.
**Mots clés** — Balistique, Substitut de tête humaine, Techniques de discrétisation.
## 1. Introduction
Toute personne physique victime d'un tir par arme à feu subit des lésions superficielles et internes d'une extrême gravité. Les caractéristiques de ces lésions sont intimement liées aux paramètres physiques du projectile lors de l'impact (calibre, type de projectile, vitesse d'impact, état de stabilité). Malgré cette situation, l'établissement d'un lien biunivoque entre les conditions d'un tir et les effets terminaux observés sur le corps humain est théoriquement envisageable mais ne repose actuellement sur aucune base expérimentale. Cette problématique a été soulevée par l'Institut National de Police Scientifique (INPS). En effet, l'expertise actuelle se limite à une comparaison avec des cas similaires, avec toutes les incertitudes que cela comporte. Les comparaisons sont effectuées avec des cas réels précédemment rencontrés ou avec des cas rapportés dans la littérature scientifique. Les experts en balistique sont conscients des limites de ces comparaisons. Les conclusions se limitent donc en pratique à estimer une distance de tir à partir de plaies superficielles.
Il s'avère donc nécessaire de développer les connaissances concernant les phénomènes de balistique lésionnelle, afin de lier les paramètres physiques du projectile aux caractéristiques des lésions. Le projet ANR SUBSITETE réunit un consortium constitué du Laboratoire d'Automatique, de Mécanique et d'Informatique Industrielles et Humaines (LAMIH) de Valenciennes, de l'INPS, et le Laboratoire d'Anthropologie Biologique de l'Université de Lille (LAB) dans ce but. Il a pour objectif de développer un substitut physique et numérique de tête humaine comme outil de diagnostic dans le cadre d'expertise judiciaire<fnref n="1" />.
D'une part, le projet consiste donc à mettre au point un substitut physique de la tête humaine, c'est-à-dire à sélectionner les matériaux substituants pour les éléments constitutifs de la tête humaine. Thali et
<footnote n="1">1 Université de Valenciennes, LAMIH/C2S, nicolas.leconte@univ-valenciennes.fr</footnote>
<footnote n="2">2 Institut National de Police Scientifique, centre de Lille</footnote>
<footnote n="3">3 l'Université de Lille, Laboratoire d'Anthropologie Biologique</footnote>
<footnote>* Auteur correspondant</footnote>
<footnote n="1">¹ Par ailleurs, cette étude permettra d'améliorer les connaissances concernant les phénomènes de balistique lésionnelle sur la tête.</footnote> | 535 | Ingénierie et technologie | ||
hal-01717835 | Construction d'un modèle numérique de substitut de tête humaine sous impact balistique | Nicolas Leconte; Christophe Maréchal; Seddick Shiri; François Bresson; Thomas Collard | 2013 | fr | CC0 | Physique | hal | 3 | al. [1] se sont attachés à concevoir un substitut de tête humaine sous impact balistique. Le substitut qu'ils proposent est composé du crâne, du cerveau, et du scalp, et la géométrie de la tête est simplifiée (Fig. 1). En fait, dans ce substitut, le crâne est constitué d'une coque multicouche en polyuréthane (diamètre 190 mm, épaisseur 5-7 mm), et une couche en latex empêche sa fragmentation. Le cerveau est représenté par une sphère pleine en gélatine (10% à 4°C). Finalement, le scalp est constitué d'une couche de silicium contenant des fibres synthétiques.
<figure><img src="image_2.png" /><figcaption>Fig. 1. Exemple de substitut de tête humaine dédié à l'impact balistique [1].</figcaption></figure>
Dans le cadre du projet ANR Substitête, un substitut physique similaire à celui de Thali et al. [1], c'est-à-dire représentant le crâne, le scalp, et le cerveau, est envisagé. Cependant, les matériaux substituants restent à déterminer. En particulier, l'accent est mis sur la caractérisation mécanique des propriétés de l'os crânien humain pour des vitesses statique, dynamique et balistique, car son comportement est jugé le plus prépondérant dans la réponse de la tête sous sollicitation balistique. Par ailleurs, des géométries plus complexes que celles d'une boule sont prévues par la personnalisation de la géométrie.
D'autre part, un second objectif du projet ANR est de développer un modèle numérique du substitut physique de tête humaine sous impact balistique. Cette partie fait l'objet de notre article. Le modèle numérique de substitut de tête humaine sous impact balistique se compose d'un projectile d'une part, et du substitut de tête humaine d'autre part. Dans ce modèle, à la fois le projectile et le substitut de tête humaine sont déformables et susceptibles de se fragmenter. D'ailleurs, les cas réels observés ont montré que les lésions superficielles et internes étaient particulièrement dépendantes de la nature du projectile (Fig. 2). En effet, en fonction de sa nature, le projectile est susceptible de se retourner, de présenter de très fortes déformations plastiques (champignonnage), ou même de se fragmenter.
<figure><img src="image_3.png" /><figcaption>Fig. 2. Exemples de scenarii lors de l'impact balistique, en fonction de la nature du projectile [2].</figcaption></figure>
Il est d'ailleurs important de noter que ce sont surtout les profils de fracture/fragmentation de l'os, et la déformée résiduelle et les éventuels fragments du projectile qui auront un caractère validant en termes de capacité de prédiction pour le modèle numérique de substitut de tête humaine sous impact balistique. En effet, à la fois la déformée et les fragments éventuels du projectile et de la boite crânienne sont déterminants lors de l'expertise judiciaire.
Pour modéliser le substitut bio-fidèle sous impact balistique, il s'agit alors à la fois de caractériser le comportement des différents matériaux du substitut et du projectile sous sollicitation balistique, et de sélectionner les techniques numériques adaptées à la modélisation du substitut et du projectile. C'est | 463 | Ingénierie et technologie | ||
hal-01717835 | Construction d'un modèle numérique de substitut de tête humaine sous impact balistique | Nicolas Leconte; Christophe Maréchal; Seddick Shiri; François Bresson; Thomas Collard | 2013 | fr | CC0 | Physique | hal | 4 | sur ce dernier point que nous focalisons notre étude. Il s'agit alors d'employer des techniques de discrétisation adaptées à la prise en compte de grandes déformations, de la perforation, et de la fragmentation, en dynamique rapide (tout en conservant des coûts de calcul acceptables). Pour cette classe de problèmes, des codes de calcul explicites sont typiquement requis. Deux techniques alternatives sont identifiées comme candidates potentielles pour la discrétisation du projectile et du substitut : la Méthode des Eléments Finis (MEF), et les Smooth Particle Hydrodynamics (SPH). La technique SPH a été sélectionnée en particulier pour sa capacité à représenter la fragmentation. Ces deux méthodes sont évaluées de manière indépendante pour la modélisation du projectile et pour la modélisation du substitut.
## 2. Exemple de projectile : 9mm FMJ
### 2.1. Description
Le projectile 9mm FMJ « Full Metal Jacket » est fréquemment rencontré dans les affaires judiciaires. La vitesse du projectile lors de l'impact est de l'ordre de 200 à 400 m/s (balistique civile). Le projectile est un bi-matériau laiton-plomb (Fig. 3).
<figure><img src="image_4.png" /><figcaption>Fig. 3. Dimensions et composition du projectile.</figcaption></figure>
Un modèle numérique du projectile employant la MEF a été proposé précédemment [3]. Cependant, ce modèle n'inclut pas de fragmentation, mais seulement de grandes déformations.
<table><caption>Tableau 1. Paramètres matériau de la loi de Johnson-Cook pour le cœur en plomb du projectile [3].</caption><thead><tr><td>(kg/m³)</td><td>E (GPa)</td><td>ν</td><td>A (MPa)</td><td>B (MPa)</td><td>n</td><td>C</td></tr></thead><tbody><tr><td>11300</td><td>0.41</td><td>0.42</td><td>6.29</td><td>45.02</td><td>0.476</td><td>0.0484</td></tr></tbody></table>
### 2.2. Cas test : Impact de la barre de Taylor
L'objectif de ce cas test est d'évaluer la discrétisation la plus appropriée à la modélisation du projectile. Le problème de la barre de Taylor consiste en l'impact normal d'une barre cylindrique contre une surface rigide. En particulier, la géométrie, les conditions aux limites, et les propriétés matérielles correspondent à celles proposées pour l'impact d'une barre de cuivre dans la référence [5], car des résultats expérimentaux sont disponibles. La barre est longue de 25.4mm et son diamètre est de 7.6mm. Le comportement de la barre de cuivre est décrit par le modèle de Johnson-Cook (Eq.1). Les coefficients associés à ce modèle sont listés dans le Tableau 2. La vitesse d'impact de la barre est de 190m/s. Le contact entre la barre et la surface rigide est supposé parfait et sans frottement. Le calcul est lancé dans chacun des cas pendant 80 µs.
$$ \sigma = (A + B\varepsilon^n)(1 + C\ln\varepsilon^n)(1 - T^{*m}) \quad (1) $$
<table><thead><tr><td>E (kg/m³)</td><td>E (GPa)</td><td>ν</td><td>A (MPa)</td><td>B (MPa)</td><td>n</td><td>C</td></tr></thead><tbody><tr><td>8930</td><td>117</td><td>0.35</td><td>157</td><td>425</td><td>1.0</td><td>0.0</td></tr></tbody></table> | 396 | Ingénierie et technologie | ||
hal-01717835 | Construction d'un modèle numérique de substitut de tête humaine sous impact balistique | Nicolas Leconte; Christophe Maréchal; Seddick Shiri; François Bresson; Thomas Collard | 2013 | fr | CC0 | Physique | hal | 5 | <caption>Tableau 2. Paramètres matériau de la loi de Johnson-Cook pour le cuivre.</caption>
Plusieurs discrétisations sont évaluées. Deux types de formulations EF (même maillage), et trois types de techniques de génération de particules SPH sont testées. En fait, il est possible de générer les particules SPH de deux manières différentes : sur la base d'une géométrie, ou sur la base d'un maillage. Lorsque les particules SPH sont générées sur la base d'un maillage, les particules crées peuvent être placées soit au centre des éléments, soit au centre des éléments finis.
Cinq discrétisations sont donc testées au total (Fig. 4) :
* MEF, élément sous-intégré, 15120 éléments,
* MEF, élément à intégration complète, 15120 éléments,
* SPH, génération de particules au centre de chaque élément, 15120 particules,
* SPH, génération de particules aux nœuds des éléments, 16836 particules,
* SPH, génération à partir de la CAO, 18960 particules.
<figure><img src="image_5.png" /><figcaption>Fig. 4. Discrétisation de la barre : discrétisations EF et SPH.</figcaption></figure>
Les résultats obtenus sont présentés en Fig. 5 et dans le Tableau 3. Les déplacements verticaux et radiaux sont présentés, ainsi que les déformées finales associées différentes discrétisations. De plus, les temps de calcul sur un CPU d'un ordinateur muni d'un processeur XEON X5660 à 2,8 GHz sont présentés dans le Tableau 4.
<table><caption>Tableau 3. Comparaisons des résultats numériques obtenus avec des références numériques et expérimentales.</caption><thead><tr><th></th><th>Déplacement vertical (mm)</th><th>Déplacement radial (mm)</th></tr></thead><tbody><tr><td>Expérimental [5]</td><td>9,2</td><td>5,9</td></tr><tr><td>SPH [5]</td><td>9,9</td><td>8,0</td></tr><tr><td>FEM [5]</td><td>9,1</td><td>5,6</td></tr><tr><td>SOLID (sous-int.)</td><td>9,16</td><td>5,82</td></tr><tr><td>SOLID (int. comp.)</td><td>9,17</td><td>5,70</td></tr><tr><td>SPH (Nœuds)</td><td>10,3</td><td>11,8</td></tr><tr><td>SPH (Centre)</td><td>9,7</td><td>9,2</td></tr><tr><td>SPH (CAO)</td><td>9,8</td><td>6,7</td></tr></tbody></table>
<table><caption>Tableau 4. Temps de calcul associés aux discrétisations MEF et SPH.</caption><thead><tr><th></th><th>TCPU (s)</th></tr></thead><tbody><tr><td>MEF (sous-int)</td><td>104</td></tr><tr><td>SPH (centre)</td><td>107</td></tr></tbody></table> | 252 | Ingénierie et technologie | ||
hal-01717835 | Construction d'un modèle numérique de substitut de tête humaine sous impact balistique | Nicolas Leconte; Christophe Maréchal; Seddick Shiri; François Bresson; Thomas Collard | 2013 | fr | CC0 | Physique | hal | 6 | <figure><img src="image_6.png" /><figcaption>Fig. 5. (a) Déplacement vertical. (b) Déplacement radial.</figcaption></figure>
Les résultats obtenus montrent une bonne corrélation avec ceux de la littérature, ce qui est rassurant (Tableau 3). Il apparaît que la MEF est dans tous les cas la technique de discrétisation la plus adaptée pour le cas test de la barre de Taylor, pour la taille de maille / densité de particules considérée (environ le même nombre de particules que d'EF). Les résultats obtenus à l'aide de la méthode SPH sont plus éloignés de la référence que ceux fournis par la MEF. Ce résultat est en accord avec ceux de la littérature (Tableau 3). De même, les deux formulations EF fournissent des résultats très similaires, alors que les formulations SPH montrent des écarts significatifs en fonction de la méthode de remplissage choisie. En effet, on remarque que la discrétisation SPH basée sur la CAO est la plus proche des résultats expérimentaux. Il faut noter cependant que cette technique de remplissage n'est disponible que pour des géométries simples. Le remplissage basé sur le centre des éléments finis fournit des résultats intermédiaires en termes d'erreur relative, alors que le remplissage basé sur les nœuds est le plus éloigné. L'évolution des résultats avec la technique de remplissage ne semble pas s'expliquer uniquement par le nombre de particules utilisées pour chaque discrétisation : une convergence des résultats avec le nombre de particules aurait été relativement intuitif. Cependant, les résultats de la discrétisation « particules aux nœuds » sont plus éloignés de la référence que ceux de la discrétisation « particules au centre » des éléments. De plus, des ruptures numériques sont observées dans les discrétisations SPH (Fig. 5). Ces ruptures numériques sont inattendues expérimentalement. Elles sont d'autant plus marquées pour le remplissage aux nœuds. On remarquera également qu'il n'y a pas forcément de relation entre le nombre de particules employées et le « taux » de rupture numérique. Ce résultat est cohérent avec les données du Tableau 2. Par ailleurs, les temps de calcul sont comparables (Tableau 3).
# 3. Modélisation du substitut
## 3.1. Description
Le substitut physique est composé du crâne, du cerveau, et du scalp. Il a été choisi de renseigner les caractéristiques du cerveau et de la peau (et de leur matériau substituant) à partir de données de la littérature. En revanche, la réponse de l'os a été jugée prépondérante. Son comportement a donc été caractérisé à partir d'essais, en particulier dynamiques (Fig. 6-7) [4].
<figure><img src="image_7.png" /><figcaption>Fig. 6. Exemple d'éprouvette d'os crânien dont le comportement dynamique a été caractérisé.</figcaption></figure> | 421 | Ingénierie et technologie | ||
hal-01717835 | Construction d'un modèle numérique de substitut de tête humaine sous impact balistique | Nicolas Leconte; Christophe Maréchal; Seddick Shiri; François Bresson; Thomas Collard | 2013 | fr | CC0 | Physique | hal | 7 | <figure><img src="image_8.png" /><figcaption>Fig. 7. Loi de comportement identifiée sur la base d'essais dynamiques de compression [4].</figcaption></figure>
Cependant, les essais récents menés sur des échantillons osseux et sur des résines bio-fidèles ont révélé un comportement osseux significativement plus fragile dans la gamme de vitesse de la balistique que dans celle de la dynamique rapide. L'augmentation de la vitesse de déformation entraîne généralement une fragilisation des matériaux, comme dans le cas présent. Il s'agira donc de réévaluer la loi de comportement de l'os afin de prendre en compte la fragilité accrue du comportement osseux aux vitesses de déformation encore plus élevées.
Par ailleurs la personnalisation des substituts est envisagée (Fig. 8).
<figure><img src="image_9.png" /><figcaption>Fig. 8. Substitut personnalisable.</figcaption></figure>
## 3.2. Cas test : Impact d'une boule rigide sur plaque élasto-plastique
L'objectif de ce cas test est multiple. Il s'agit d'une part d'évaluer les capacités des méthodes de représentation de la rupture / fragmentation associées à la MEF et aux SPH. Pour la MEF, il s'agit d'éroder les éléments lorsqu'un critère défini par l'utilisateur est atteint, alors que la rupture est intrinsèque pour les particules SPH. D'autre part, il s'agit de sélectionner une technique de discrétisation appropriée pour modéliser le substitut. Le problème considéré consiste en l'impact normal d'une boule rigide contre une plaque déformable en cuivre (Tableau 2). Le diamètre de la boule est de 0.1m, alors que les dimensions de la plaque sont de 0.5m par 0.5m. Le comportement de la plaque métallique est décrit par une loi élasto-plastique multi linéaire. La vitesse d'impact du projectile est de 280 m/s. Il est maillé à l'aide de 7000 éléments hexaédriques. Le contact entre le projectile rigide et la plaque est supposé parfait et sans frottement. Le calcul est lancé dans chacun des cas pendant 2.5 ms.
Lorsqu'une discrétisation MEF de la plaque est employée, le maillage est constitué de 100000 EF hexaédriques. Le maillage est raffiné au centre de la plaque, zone de pénétration du projectile, pour favoriser une description précise de la perforation à l'aide de la technique d'érosion (Fig. 9). Ici le critère de rupture choisi est une déformation plastique maximale : les éléments dépassant 40% de déformation plastique sont érodés ($ε_{erosion} = 40\%$).
Lorsqu'une discrétisation SPH de la plaque est employée, un remplissage en particules est effectué au centre des éléments du maillage EF (Fig. 9). | 386 | Ingénierie et technologie | ||
hal-01717835 | Construction d'un modèle numérique de substitut de tête humaine sous impact balistique | Nicolas Leconte; Christophe Maréchal; Seddick Shiri; François Bresson; Thomas Collard | 2013 | fr | CC0 | Physique | hal | 8 | <figure><img src="image_10.png" /><figcaption>Fig. 9. Discrétisation de la plaque : (a) EF et (b) SPH</figcaption></figure>
La configuration déformée montrant le trajet du projectile après perforation de la plaque et les débris qui en résultent et les isovaleurs de la déformation plastique équivalente pour quatre états successifs d'impact, sont montrées respectivement sur les Figs 10, 11.
<figure><img src="image_11.png" /><figcaption>Fig. 10. Répartition de la déformation plastique équivalente (MEF).</figcaption></figure>
<figure><img src="image_12.png" /><figcaption>Fig. 11. Perforation de la plaque (SPH).</figcaption></figure>
La capacité de la technique d'érosion à modéliser qualitativement la perforation de la plaque métallique par le projectile est démontrée, pourvu que la taille EF soit suffisamment faible. Les fragments obtenus à l'aide de la discrétisation SPH sont qualitativement moins conséquents. Un réglage plus précis des paramètres de la méthode semble nécessaire. Il s'agira alors de disposer de résultats expérimentaux, provenant d'essais balistiques sur résines pour pouvoir sélectionner la technique numérique la plus adaptée pour représenter la rupture et la fragmentation du substitut.
## 4. Conclusion et perspectives
La sensibilité de la méthode SPH à la technique de remplissage employée est importante. La méthode de remplissage basée sur une géométrie simple est la plus appropriée pour limiter l'erreur. Cependant, dans le cas de la modélisation de la géométrie d'un projectile et d'un substitut réel, cette option de remplissage ne sera pas disponible. Il serait donc nécessaire de mailler avec un soin particulier la géométrie complexe du substitut, avant d'employer l'une des techniques de remplissage alternative. | 239 | Ingénierie et technologie | ||
hal-01717835 | Construction d'un modèle numérique de substitut de tête humaine sous impact balistique | Nicolas Leconte; Christophe Maréchal; Seddick Shiri; François Bresson; Thomas Collard | 2013 | fr | CC0 | Physique | hal | 9 | Par ailleurs, il semble à ce stade peu propice de discrétiser le projectile en SPH. En effet les grandes déformations du projectile sont surestimées par rapport à la MEF, qui est plus en adéquation avec les résultats expérimentaux. Ce serait particulièrement problématique dans un cas de figure tel que celui du champignonnage. Si le projectile est blindé, il n'est certainement pas nécessaire d'avoir recours au SPH, car il ne serait pas susceptible de se déformer de manière significative (ni de se fragmenter). Le seul cas problématique semble donc être celui de la fragmentation du projectile.
A ce stade, la MEF semble être la technique de discrétisation la plus appropriée pour modéliser le projectile, c'est-à dire au moins tant que le projectile ne se fragmente pas. Des réglages plus poussés semblent nécessaires pour trancher entre la méthode SPH et la MEF pour le substitut.
D'autres cas tests sont prévus pour choisir les techniques de discrétisation les plus adaptées à la modélisation d'un substitut de tête sous impact balistique. En effet, il s'agira d'évaluer la capacité des techniques de discrétisation à représenter la perforation d'un multi-matériau (crâne-cerveau-scalpe). De même, il s'agira également d'évaluer les phénomènes intervenant dans le cadre de l'impact balistique d'une boîte remplie de gélatine dont la paroi est constituée d'un multi-matériau. Par ailleurs, les tests pourront être effectués dans le cadre d'impact normaux ou obliques. Les capacités des discrétisations de type Eléments Discrets (ED) et SPH coque, disponibles dans le code de calcul explicite EUROPLEXUS [6, 7], pourraient également être évaluées. Finalement, des méthodes de couplage pourraient être employées de manière à bénéficier des avantages des différentes techniques de discrétisation (capacité de fragmentation, prise en compte des conditions aux limites, temps de calcul).
<figure><img src="image_13.png" /><figcaption>Fig. 12. Maillage EF d'un projectile déformable impactant une boule déformable.</figcaption></figure>
Références
[1] M.J. Thali, B.P. Kneubuehl, U. Zollinger, R. Dirnhofer, A study of the morphology of gunshot entrance wounds, in connection with their dynamic creation, utilizing the “skin-skull-brain model”. Forensic Science. International, 125, 2002, pp. 190–194.
[2] Kneubuehl B P, Coupland R M, Rothschild M A, Thali M J, *Wundballistik, Grundlagen und Anwendungen*, 3e éd., Ed. Springer, 2008.
[3] C. Marechal, F. Bresson, G. Haugou. Development of a numerical model of the 9mm parabellum fmj bullet including jacket failure, Engineering Transactions, 59(4), pp. 263-272, 2011.
[4] J. Halgrin, S. Shiri, C. Marechal, G. Haugou, F. Bresson, T. Colard. Experimental and numerical characterisation of the mechanical behaviour of the cranial bone. Computer Methods in Biomechanics and Biomedical Engineering, 15(S1), pp. 313-315, 2012.
[5] S. Ma, X. Zhang, X.M. Qiu. Comparison study of MPM and SPH in modeling hypervelocity impact problems. International Journal of Impact Engineering, 36(2), pp. 272-282, 2009.
[6] F. Caleyron, A. Combescure, V. Faucher, S. Potapov. Une méthode sans maillage pour la modélisation des interactions fluide-structure: Application à la rupture d'un réservoir sous impact, CSMA 2011.
[7] S. Potapov, V. Faucher. Endommagement et ruine des structures renforcées sous impact, CSMA 2011. | 489 | Ingénierie et technologie | ||
hal-04224730 | Noeud GLASS des Observatoires volcanologiques et sismologiques en pré-production | Pierre Sakic; Jean-Bernard de Chabalier; Cyril Guinet; Félix Léger; Arnaud Lemarchand; Constanza Pardo; Jean-Marie Saurel | 2022 | fr | CC-by/4.0 | Planète et Univers | hal | 1 | # Noeud GLASS des Observatoires volcanologiques et sismologiques en pré-production
Pierre Sakic, Jean-Bernard de Chabalier, Cyril Guinet, Félix Léger, Arnaud Lemarchand, Constanza Pardo, Jean-Marie Saurel
► To cite this version:
Pierre Sakic, Jean-Bernard de Chabalier, Cyril Guinet, Félix Léger, Arnaud Lemarchand, et al. Noeud GLASS des Observatoires volcanologiques et sismologiques en pré-production. 2022, pp.13. [hal-04224730](https://hal.science/hal-04224730v1)
HAL Id: hal-04224730
https://hal.science/hal-04224730v1
Submitted on 2 Oct 2023
HAL is a multi-disciplinary open access
archive for the deposit and dissemination of sci-
entific research documents, whether they are pub-
lished or not. The documents may come from
teaching and research institutions in France or
abroad, or from public or private research centers.
L'archive ouverte pluridisciplinaire HAL, est
destinée au dépôt et à la diffusion de documents
scientifiques de niveau recherche, publiés ou non,
émanant des établissements d'enseignement et de
recherche français ou étrangers, des laboratoires
publics ou privés.
<figure><img src="image_1.png" /></figure>
Distributed under a Creative Commons CC BY 4.0 - Attribution - International License | 160 | Sciences naturelles | ||
hal-04224730 | Noeud GLASS des Observatoires volcanologiques et sismologiques en pré-production | Pierre Sakic; Jean-Bernard de Chabalier; Cyril Guinet; Félix Léger; Arnaud Lemarchand; Constanza Pardo; Jean-Marie Saurel | 2022 | fr | CC-by/4.0 | Planète et Univers | hal | 2 | <figure><img src="image_2.png" /></figure>
<figure><img src="image_3.png" /></figure>
Nœud GLASS des Observatoires volcanolo-
giques et sismologiques en pré-production
Les observatoires volcanologiques
et sismologiques (OVS) de l'IPGP
opèrent à des fins de recherche et
de surveillance 77 stations GNSS per-
manentes réparties sur les quatre dé-
partements d'outre-mer abritant des
volcans actifs. L'Observatoire du Piton
de la Fournaise (OVPF) à la Réunion
maintient un réseau de 33 stations,
l'Observatoire volcanologique et sis-
mologique de Martinique (OVSM) en
maintient 12 et celui de Guadeloupe
(OVSG) 28. S'ajoutent également les 4
stations gérées par l'OVPF à Mayotte
et sur l'île de Grande Glorieuse dans
le cadre du Réseau de surveillance
volcanologique et sismologique de
Mayotte (Revosima).
Dans le cadre de l'infrastructure de
recherche EPOS, l'environnement
GLASS (pour Geodetic Linking Ad-
vanced Software System, Féres 2017)
a été développé pour permettre la
diffusion commune et homogène des
données et produits GNSS à l'échelle
européenne. Après près de deux ans
de travail en collaboration avec les
développeurs de l'Observatoire de
la Côte d'Azur, l'IPGP a terminé le dé-
ploiement d'un "nœud GLASS" (un
serveur de données) hébergé par
son centre de données. Ceci s'inscrit
dans l'implication de l'IPGP au sein du
TCS-Volcanologie d'EPOS.
Depuis mai 2022, les données GNSS des OVS de 2000 à 2018 au format RINEX2 sont d'ores et déjà disponibles. Les livraisons pour la période 2019-2022 sont en cours et la diffusion en routine à J+1 ainsi que la transition vers le format RINEX3/4 est planifiée à l'horizon 2023. Le portail volobsis donne accès aux données GNSS des OVS en général et la page glasswebui propose l'interface utilisateur GLASS en particulier.
En parallèle, les métadonnées au format Sitelog IGS et GeodesyML sont disponibles sur la plateforme M3G. L'Intégralité du réseau GNSS des OVS de l'IPGP se retrouve sous la dénomination de VOLC virtual network, et les réseaux de l'OVSG, de l'OVSM de l'OVPF et du REVO-SIMA sont respectivement disponibles sous les intitulés GL, MQ, PF et QM local networks.
Une attention particulière a été portée sur la cohérence
des en-têtes des fichiers RINEX afin de valider leur
RINEX Data Availability
<figure><img src="image_4.png" /><figcaption>IPGP data node</figcaption></figure>
1 historique des données diffusées via le noeud GLASS de l'IPGP au 17 novembre 2022
(source: EPOS GNSS Data Monitoring)
contenu avec celui des sitelogs, et dans le cas contraire
de les corriger. Pour ce faire, un utilitaire, RinexMod, a
été spécialement développé. Il est mis à disposition de
la communauté depuis le dépôt GitHub de l'IPGP.
Pierre Sakic, Jean-Bernard de Chabalier, Cyril Guinet, Félix Léger,
Arnaud Lemarchand, Constanza Pardo, Jean-Marie Saurel
En savoir plus
Volobsis : volobsis.ipgp.fr/data/access-gnss-data
Interface utilisateur GLASS : volobsis.ipgp.fr/glasswebui
Plateforme M3G : gnss-metadata.eu
Utilitaire RinexMod : github.com/IPGP/rinexmod.
DOI des collections de données incluant les don-
nées GNSS
10.18715/guadeloupe.ovsg
10.18715/martinique.ovsm
10.18715/reunion.ovpf
10.18715/mayotte.revosima | 456 | Sciences naturelles |
French Science Commons
French Science Commons (Commun numérique des sciences en français) rassemble des publications scientifiques d'origine française en accès ouvert, couvrant une période de vingt ans, de 2007 à 2026. Il comprend 1 248 860 documents scientifiques — 1 189 628 articles et 59 232 thèses — indexés à travers de multiples dépôts académiques en accès public, tels que HAL, OpenAlex, des revues scientifiques, des dépôts institutionnels, et d'autres.
Le corpus est conçu dans un souci de polyvalence, le rendant adapté à une variété d'applications en aval au sein de la communauté scientifique et au-delà, notamment le développement de modèles de langue spécialisés et l'exploration de motifs thématiques par le biais de visualisations.
Le projet s'inscrit dans une initiative plus large visant à soutenir la découvrabilité de la science en langue française dans un contexte de surproduction scientifique dominée par l'anglais. Il a pour objectif d'établir des communs numériques partagés au sein de la Francophonie, fondés sur des principes de souveraineté linguistique et culturelle, de traçabilité, de transparence et d'intégrité scientifique.
French Science Commons (Commun numérique des sciences en français) brings together French-origin scientific publications in open access, covering a twenty year span from 2007 to 2026. It comprises 1 248 860 scientific documents — 1 189 628 articles and 59 232 thesis — indexed across multiple public access academic repositories, like HAL, OpenAlex, scientific journals, institutional repositories, and others.
The corpus is designed with versatility in mind, making it suitable for a variety of downstream applications within the research community and beyond, including developing domain-specific language models and exploring thematic patterns through visualizations.
The project is part of a broader initiative to support the discoverability of French-language science in a context of scientific overproduction dominated by English. It aims to establish shared digital commons within the Francophonie, grounded in principles of linguistic and cultural sovereignty, traceability, transparency, and scientific integrity.
Aperçu du jeu de données
| Propriété | Valeur |
|---|---|
| Total de documents | 1 248 860 |
| Total de mots | 15 694 707 465 |
| Période couverte | Documents mis à disposition sur les dépôts de 2007 à 2026 (certains publiés avant cette période) |
| Sources | HAL, OpenAlex, autres (précisées dans le jeu de données pour chaque entrée) |
| Format de fichier | Parquet |
| Licences | Précisées dans le jeu de données pour chaque entrée. Voir la section dédiée ci-dessous pour plus de détails |
| Property | Value |
|---|---|
| Total documents | 1 248 860 |
| Total words | 15 694 707 465 |
| Date range | Documents made available on the repositories from 2007-2026 (some published before this range) |
| Sources | HAL, OpenAlex, others (specified in the dataset per entry) |
| File format | Parquet |
| Licenses | Specified in the dataset per entry. See specific section below for more details |
Motivation
La science en langue française est systématiquement sous-représentée dans les corpus d'entraînement des grands modèles de langage, largement dominés par les contenus en anglais. Ce corpus comble cette lacune en fournissant une ressource de haute qualité, sous licence ouverte et richement structurée, destinée à :
- L'entraînement de systèmes de génération augmentée par la recherche (RAG) et de modèles de langage spécialisés
- L'exploration thématique par le biais de visualisations sémantiques interactives
- La classification et l'indexation de contenus scientifiques
- L'aide à la rédaction scientifique, la traduction et la vulgarisation
- L'enseignement et la formation dans les domaines scientifiques francophones
Bien que le corpus soit majoritairement en français (80 % des pages numérisées), il inclut également des travaux dans d'autres langues (généralement l'anglais) rédigés en France ou dans d'autres pays francophones.
Le périmètre pluridisciplinaire du corpus est un choix de conception délibéré visant à maximiser l'adoption. Nous avons conservé la classification par « discipline » présente dans les dépôts d'origine et avons également regroupé ces disciplines en 6 supra-catégories (« supra »), basées sur la classification des domaines de recherche de l'OCDE selon le Manuel de Frascati. Les 6 supra-catégories sont :
- Sciences naturelles
- Ingénierie et technologie
- Sciences médicales et de la santé
- Sciences agricoles et vétérinaires
- Sciences sociales
- Sciences humaines et arts
French-language science is systematically underrepresented in large language model training corpora, which are dominated by English-language content. This corpus addresses that gap by providing a high-quality, openly licensed, and richly structured resource for:
- Training retrieval-augmented systems and specialised language models
- Thematic exploration through interactive semantic visualisation
- Classification and indexing of scientific content
- Scientific writing assistance, translation, and popularisation
- Education and training in French-language scientific domains
While the corpus is mostly in French (80% of digitized pages), we also feature works in additional languages (generally English) written in France or other French-speaking countries.
The multidisciplinary scope of the corpus is a deliberate design choice to maximise adoption. We kept the “discipline” classification found in the original repositories and also grouped those disciplines into 6 supra-categories (“supra”), based on the OECD Frascati - Research Areas classification. The 6 supra-categories are:
- Natural sciences
- Engineering and technology
- Medical and health sciences
- Agricultural and veterinary sciences
- Social sciences
- Humanities and arts
Structure du jeu de données
Les données sont structurées au niveau de la page : chaque ligne représente une page d'un document source, accompagnée de métadonnées riches au niveau du document (identifiant, auteur, titre, DOI, discipline, licence) répétées sur l'ensemble des lignes. Les documents complets peuvent être reconstitués en regroupant par id et en ordonnant par page.
The data is structured at page level: each row represents one page of a source document, with rich metadata at the document level (id, author, title, DOI, discipline, license) repeated across rows. Full documents can be reconstructed by grouping on id and ordering by page.
Champs de données
| Champ | Description |
|---|---|
id |
Identifiant unique du document (identifiant OpenAlex ou équivalent) |
title |
Titre du document |
author |
Auteur(s) du document |
publication_date |
Date de publication |
doi |
Digital Object Identifier (identifiant numérique d'objet) |
language |
Langue du document (ex. fr, en) |
license |
Licence du document source (ex. cc-by, cc0) |
terms |
Conditions d'utilisation supplémentaires, le cas échéant |
discipline |
Classification d'origine trouvée dans le dépôt (ex. Sciences humaines et sociales, Sciences cognitives) |
source |
Dépôt ou revue d'origine |
page |
Numéro de page au sein du PDF source |
text |
Contenu textuel extrait de la page, au format Markdown |
word_count |
Nombre de mots de l'entrée |
supra |
Classification basée sur les supra-catégories des domaines de recherche de l'OCDE |
| Field | Description |
|---|---|
id |
Unique document identifier (OpenAlex ID or equivalent) |
title |
Title of the document |
author |
Author(s) of the document |
publication_date |
Publication date |
doi |
Digital Object Identifier |
language |
Language of the document (e.g. fr, en) |
license |
License of the source document (e.g. cc-by, cc0) |
terms |
Additional usage terms, if any |
discipline |
Original classification found in the repository (e.g. Sciences humaines et sociales, Sciences cognitives) |
source |
Repository or journal of origin |
page |
Page number within the source PDF |
text |
Extracted text content of the page, in Markdown format |
word_count |
Entry's word count |
supra |
Classification based on the OECD - Research Areas supra categories |
Pipeline de traitement
L'un des défis majeurs dans la construction de ce corpus a été la conversion des PDF scientifiques en texte structuré. Les approches naïves d'OCR se sont révélées insuffisantes compte tenu de la complexité des mises en page académiques (texte multi-colonnes, formules mathématiques, tableaux, figures).
Le pipeline procède comme suit :
- Rendu PDF — chaque page de chaque PDF source est rendue sous forme d'image.
- OCR par vision — les pages sont traitées à l'aide de dots.ocr, un modèle de langage-vision open source qui produit une sortie directement au format Markdown.
- Préservation de la structure — le modèle préserve la structure du document, y compris les titres, sous-titres, listes, tableaux, formules mathématiques et autres éléments.
Cette approche produit des données d'entraînement de plus haute fidélité par rapport aux pipelines qui extraient du texte brut non formaté, car elle conserve les relations sémantiques et syntaxiques présentes dans les documents originaux.
A key challenge in building this corpus was converting scientific PDFs into structured text. Naive OCR approaches were insufficient given the complexity of academic layouts (multi-column text, mathematical formulas, tables, figures).
The pipeline proceeds as follows:
- PDF rendering — each page of every source PDF is rendered as a image.
- Vision-based OCR — pages are processed using dots.ocr, an open-source vision-language model that produces output directly in Markdown format.
- Structure preservation — the model preserves document structure including headings, subheadings, lists, tables, mathematical formulas and others.
This approach produces higher-fidelity training data compared to pipelines that extract plain, unformatted text, as it retains both semantic and syntactic relationships present in the original documents.
Répartition par catégorie
Corpus constitution by supra-category
Conditions d'utilisation
Le corpus est divisé en deux collections principales avec des conditions de partage différentes : « French Open Science » et « HAL Open Access ».
French Open Science
Cette collection inclut la plupart des publications scientifiques françaises sous licences libres autorisant la réutilisation (principalement CC-By, CC-By-SA, CC0 et la Licence ouverte française). Chaque document conserve sa propre licence, accompagnée de métadonnées de provenance garantissant une attribution complète. En complément de HAL, nous avons utilisé OpenAlex pour recenser exclusivement les publications sous licence libre provenant d'une variété de sources issues de la Francophonie au sens large (y compris Érudit).
HAL Open Access
Ce jeu de données a été extrait de l'archive ouverte de HAL, qui diffuse des publications scientifiques selon les principes de l'accès ouvert. Il s'inscrit dans la continuité du projet Halvest d'Almanach et est mis à disposition dans les mêmes conditions : le corpus est composé à la fois de documents sous licence Creative Commons et de documents soumis au droit d'auteur (dont la diffusion est autorisée sur HAL par l'éditeur). Cela doit être pris en considération avant toute utilisation de ce jeu de données à des fins autres que l'entraînement de modèles d'apprentissage profond, la fouille de données, etc. Nous ne détenons aucun droit sur les textes à partir desquels ces données ont été extraites. La colonne « terms » fournit un résumé de ces conditions pour chaque document.
The corpus is divided into two main collections with different sharing terms: “French Open Science” and “HAL Open Access”.
French Open Science
This includes most French scientific publications under free licenses allowing for reuse (mostly, CC-By, CC-By-SA, CC0 and the French Licence ouverte). Each document keeps its own license with provenance metadata ensuring full attribution. Along with HAL we used OpenAlex to track exclusively free licensed publications from a variety of sources from the wider Francophonie (including Érudit).
HAL Open Access
The dataset has been extracted from the HAL's open archive which distributes scientific publications following open access principles. It follows on from the Halvest project from Almanach and is made available under the same conditions: the corpus is made up of both creative commons licensed and copyrighted documents (distribution authorized on HAL by the publisher). This must be considered prior to using this dataset for any purpose, other than training deep learning models, data mining etc. We do not own any of the text from which this data has been extracted. The column “terms” provide a summary of these conditions for each document.
Remerciements
Nous remercions nos partenaires pour leur soutien et leurs contributions inestimables. We thank our partners for their invaluable support and contributions:
- French Ministry of Culture
- OPERAS — European research infrastructure partner
- Chaire de recherche du Québec sur la découvrabilité des contenus scientifiques en français — research partner
- Délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF) — funding support
Tous les documents ont été traités à l'aide du modèle OCR VLM à poids ouverts dots.ocr, développé par Rednote-Hilab,
All documents have been processed using the open weights VLM OCR model dots.ocr, developed by Rednote-Hilab,
- Downloads last month
- 349